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29 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°13

9 h, le réveil sonna. Alex l'éteint aussitôt et se leva. Il alla prendre une douche. Il avait légèrement mal à la tête, mais l'esprit clair.
Il repensait à hier et eut honte de s'être laissé aller ainsi. Ecrire de la poésie, et puis quoi encore. Non qu'il trouvât cela ridicule en soit, mais raconter ses peines amoureuses dans des poèmes pleins de sanglots, très peu pour lui. Décidément, cette Emma avait fait de lui une mauviette. Il l'oublierait, et cela serait très bien. Il en avait vu d'autres.

Il sortit de sa douche ruisselant et de bonne humeur, engloutit un croissant avec son café, et sortit voir un de ses amis qui travaillait dans un atelier à quelques arrêts de bus de là. Ils s'étaient rencontrés au journal, pour lequel son ami Carl avait travaillé quelques mois en tant que photographe. Depuis, il faisait des photos de mode, ce qu'il trouvait beaucoup plus lucratif et stimulant.

- Alex ! Ça fait un bail ! Tu as finalement décidé de sortir de ton trou ?
- Oui, il faut croire que j'étais dans une mauvaise passe...
- Ha ! Si tu veux de bonnes passes, je connais quelques adresses, lança Carl en lui donnant une tape sur l'épaule.

Alex lui lança un léger regard de réprobation, et regardant les photos qui séchaient sur le fil, dit :

- Je vois que tu ne t'ennuies pas de ton côté en tout cas, en prenant l'une des photos dans ses mains.
- Ôte tes sales pattes de là, elles sèchent encore, les petites. D'ailleurs, on sort avec Ed ce soir, t'as qu'à venir avec nous. Si vous êtes sages, je vous présenterai peut-être quelques unes de ces dames.
- C'est bien pour te faire plaisir, répondit Alex en riant. Et puis ça fait longtemps que j'ai pas vu Ed. Il est toujours avec sa blonde hystérique ?
- Ouais. Mais il a appris qu'elle l'avait trompé. Il était assez furax dans un premier temps, mais il est dingue d'elle donc il a pas eu les tripes de la quitter. Du coup, ils – enfin, surtout elle, si tu veux mon avis – ont convenu qu'ils allaient se mettre dans une sorte de relation libre, comme ça elle pourrait se taper tous les types qu'elle voudrait... mais lui, il est trop amoureux, donc il se tape rien du tout, et il crève juste de jalousie à chaque fois qu'il l'entend parler à d'autres types... ça m'énerve un peu qu'il accepte de se laisser piétiner comme ça, je t'avoue.
- C'est dingue. Surtout qu'Ed c'était pas le dernier à flirter avec tout ce qui passait dès que sa dame avait le dos tourné...
- Il est vraiment accro à elle en fait ; je t'avoue que c'est aussi pour ça que je voudrais qu'il sorte ce soir. Histoire qu'il voie un peu d'autres horizons. J'aime pas l'infidélité, d'ailleurs c'est pas mon genre, vu que j'ai encore jamais eu de petite amie de longue date, mais j'avoue que je préférais comme il était avant.
- Ça me fait mal au coeur de le voir comme ça.

Carl était un homme plutôt séduisant, sans trop de charme, mais bien fait. Il relevait le col de sa chemise, et s'entourait toujours des volutes de fumée des cigarettes qu'il enchaînait. Il avait un regard perçant, et une chevalière à la main droite. Au début, il n'avait pas fait bonne impression à Alex : il détestait les types qui se donnaient de grands airs de playboys. Mais ils avaient été amenés à se parler, et il s'était vite rendu compte que derrière cette façade se cachait un homme aux principes justes, d'une grande gentillesse et sur qui l'on pouvait compter.

Ils convinrent de se retrouver au bar Leyton, l'un des lieux branchés de la ville, à 21h.

Alex repartit, le laissant travailler dans la lumière rouge qui baignait son labo de développement. Il s'acheta un sandwich dans le centre ville, et partit à son bureau. Il s'y réfugia quelques instants, réfléchit sur ce qui se dirait probablement, et sur les revendications qu'il comptait avancer, et se décida finalement à aller frapper à la porte de son patron.

- Ah Alex, c'est toi. Tu arrives bien. Assieds-toi, dit-il en s'éclaircissant la gorge. Ecoute...

Alex le laissa parler, ne sachant à quoi s'attendre.

- Ecoute, tu as raison, tu as le droit de prétendre à autre chose qu'à la nécro, étant donnés ton parcours et ton profil. D'ailleurs, la veuve Angelo a été très contente du papier que tu as fait. Donc voilà, je te propose un poste de permanent. Tu te chargeras des interviews importantes.
- Très bien, mais je veux aussi couvrir les sujets politiques.
- Alex, j'espère que tu te rends compte qu'on t'offre déjà un bien meilleur poste...
- En même temps, c'est tout mérité après m'avoir laissé moisir trois ans à la nécro, non ?
- Moisir, moisir...
- J'ai perdu patience, voyez-vous. Donc soit je peux couvrir l'actualité politique, soit je vais trouver des employeurs plus reconnaissants ailleurs.
- Je n'aime pas ce ton. Mais soit : je te laisse faire un essai. Si tu te plantes, tu n'auras que les interviews, ce qui est déjà bien. Et si ça se passe bien, voilà.
- Vous ne serez pas déçu, dit-il en sortant, sans attendre d'autres instructions.

Il fit demi-tour et revint dans le bureau.

- Ah, donc je suppose que vous allez me donner un vrai bureau, maintenant ?
- Mais oui, mais oui, vois ça avec ma secrétaire, grommela-t-il en le chassant d'un geste de la main.

Ce qu'il fit immédiatement, et il laissa à celle-ci l'article qu'il avait écrit la veille, afin qu'il soit publié dans le journal du lendemain.

27 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°12

Il n'arrivait pas à dormir. Il ne cessait de ressasser les mêmes idées dans sa tête. Le ventre crispé et la gorge nouée, il se sentait en colère et humilié. Il n'était pas du genre à se laisser avoir par des chimères. Il n'était pas quelqu'un de faible, et pourtant, elle avait fait de lui son jouet, sa marionnette. Mais ce qu'il avait vu en elle, ou ce qu'il avait voulu y voir était si beau... trop beau justement. Il aurait dû se méfier. En fait, il s'en voulait surtout de s'être autant livré à quelqu'un qui ne lui avait finalement jamais demandé de le faire. Elle ne lui avait jamais rien vraiment demandé d'ailleurs, à part de lui rendre ce qui lui appartenait.
Il ne voulait plus y penser. Il voulait l'effacer de son esprit, de sa mémoire.

Mais rien à faire, il ne s'endormait pas, remâchant la même amertume, la même colère qui l'étranglait. Aussi il se leva, passa l'un de ses disques favoris, et se mit à écrire, ce qu'il n'avait pas fait depuis au moins deux ans.

Alex écrivait de temps en temps. Il avait commencé assez jeune, mais, persuadé qu'il était assez médiocre, il se décourageait à chaque fois, et abandonnait au bout de quelques tentatives. A chaque fois, il rajoutait ainsi quelques pages à un tiroir plein d'oeuvres inachevées. Mais toujours, une sorte de besoin, d'espoir le poussait à réessayer, à reprendre son stylo. Et il se lançait comme à chaque fois dans ce grand travail de démiurge : il bâtissait des univers – à chaque fois plus habilement, bénéficiant de ses expériences passées – qu'il laissait ensuite prendre la poussière, par honte et par dépit.

Il plaça son nouveau récit en été, dans un pays plein de soleil et de chaleur. Autour de la piscine d'un hôtel chic, parmi d'autres clients plutôt attrayants et bronzés, un couple dansait sur un air à la fois rythmé et langoureux.
Alex marqua un petit temps d'hésitation : c'était assez mauvais, ou, au mieux, c'était bien parti pour l'être. Mais il avait envie de se faire plaisir, et n'avait pas la tête à chercher une intrigue complexe, ni à s'évertuer à multiplier les trouvailles stylistiques.
Non, finalement, cela ne l'inspirait pas. Il fit une boule de son brouillon, et la jeta à la poubelle. Il en prit une autre, et alla changer de disque, de la musique classique cette fois. Il resta pendant de longues minutes, les coudes sur sa feuille, une main sur la bouche, à écouter les notes s'égrainer, les harmonies, les mouvements des vagues musicales... Il voyait une femme aimée lui sourire, s'allonger à ses côtés dans l'herbe fraîche. Et toute son âme était envahie par un sentiment étrange, par une nostalgie pour ce qui n'existait pas. Et chaque mouvement musical qui se faisait plus prégnant, plus déchirant lui criait ce manque. Il sentait ses doigts aimants s'enfouir dans une douce chevelure ; mais il ouvrait les yeux, et n'apercevait que le néant auquel son fantasme faisait place. Mais ce qui était bien réel, c'était cette couleur délicate, qui venait peindre son humeur et ses rêves présents – et qui donnaient à cette mélancolie une sorte de sentiment d'orgueil. Et pourtant, l'air changeait, et la couleur, bien qu'absolue à ses yeux quelques secondes auparavant, se transformait aussi.
Il reprit son stylo en main... Non, décidément, il n'écrirait rien de bon ce soir. Il trouvait cela dommage, car il avait l'impression que ce qui se passait en lui méritait d'être dépeint. Aussi, il se recoucha, et dans le noir, continua à assister aux tempêtes que la musique soulevait en lui. Il s'émouvait, s'émerveillait de chaque note, et celles-ci retentissaient en lui comme autant de jubilés, de petites portes ouvertes sur un grand quelque chose indicible. Dans la contemplation de sa douleur présente, il comprenait beaucoup de choses, de ces choses qui n'ont pas de nom, mais qui embrassent le gigantesque. Il était comme une coque de noix ballottée sur de grandes vagues sombres.
Il contemplait cela, et se réfugiait dans la douce pensée d'une femme qui l'aimerait, qui serait digne d'être aimée par lui et qui ne lui mentirait pas ; elle serait toute à lui, et s'emparerait de lui.

Au bout d'un petit moment, il s'endormit.

19 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°11

Ils décidèrent de terminer leur soirée dans un petit cabaret qui se trouvait non loin du restaurant dans lequel ils avaient dîné. Ils prirent place à l'une des tables qui entouraient la scène, et Archy commanda à boire pour tout le monde. Martha, loin d'être refroidie par l'attitude distante d'Alex, commentait tout ce qui se présentait à ses yeux. Après s'être extasiée sur la lumière tamisée de l'endroit, sur la couleur des rideaux et des banquettes, et sur la robe de Martha, sans parler de… Alex s'ennuyait mortellement. Le velours du rideau, il le connaissait déjà par coeur : il y fixait son attention depuis une éternité, espérant y trouver une voie de sortie par l'imaginaire. Un pli devenait un gouffre dessiné dans des terres lointaines, la texture voluptueuse du tissu, la peau d'une femme. Mais quand une intonation de voix, une apostrophe le ramenait à la conversation, il voyait le spécimen qu'il avait à ses côtés et se désespérait. Il était d'habitude plutôt proche de son frère, mais cette petite trahison lui donnait l'impression qu'il ignorait tout de lui; aussi lui en voulait-il et une distance nouvelle s'installa entre eux. Quant à Annah, elle n'avait finalement pas fait grand chose, mais la voir discuter comme si de rien n'était avec cette pintade l'énervait tout autant. Il détestait ces gens qui emmerdaient les autres, sans le vouloir et sans en avoir l'air... c'était une situation sans issue, dans laquelle personne n'avait rien à gagner.

Le spectacle commençait : une nouvelle musique, plus forte et plus énergique retentit, et les rideaux s'ouvrirent, laissant apparaître une scène encore plongée dans l'obscurité. Ce fut comme une bouffée d'air frais pour Alex : enfin quelque chose pour le distraire. Quatre hommes en costume et noeuds papillons arrivèrent sur scène, et commencèrent à claquer des doigts. Un homme assis à une table voisine, siffla. Alex le regarda, et fut frappé par ce visage qu'il avait déjà vu quelque part. A ses côtés, deux femmes et un homme. L'une des femmes avait l'air coquette, et un visage qui, sans être particulièrement intéressant, avait son petit charme. L'autre au contraire, semblait peu préoccupée par son apparence, mais avait des yeux d'un bleu profond, qui lui conféraient une beauté froide. L'autre homme, à peine plus grand que les dames, avait un air sympathique, et un peu enfantin; il observait le spectacle avec malice. Alex regarda la scène à nouveau, cinq femmes avaient à présent rejoint les danseurs en costume: l'une chantait, pendant que les autres dansaient avec leurs partenaires masculins. 

La chanson était agréable, et parlait d'un homme qui connaissait plusieurs désillusions amoureuses, ce sur un air plutôt guilleret. Les femmes portaient des bustiers de soie rose pale qui les mettaient en valeur, et des collants sombres. Elles se déplaçaient avec légèreté et sensualité, et étaient comme des ornements pour la chanteuse. Celle-ci avait une très belle voix, et était une femme pulpeuse, qui lançait aux messieurs des premiers rangs des regards envoûtants. Alex n'y fut d'ailleurs pas insensible. Il remarqua alors l'une des danseuses, brune et gracieuse, qui dansait avec un grand sourire : il eut l'impression de voir Emma. Décidément, c'était la soirée. Et plus il la regardait, plus cela devenait une certitude. Il pouvait se tromper, avec les projecteurs qui rendaient son teint trop éclatant, et le maquillage pâle, mais il reconnaissait en ce visage ce je ne sais quoi qui fit battre son coeur plus fort. Il vit alors que le jeune homme qu'il avait remarqué plus tôt, dont les cheveux étaient d'un rouge éclatant, faisait des petits signes à cette jeune femme.
Emma. Mais oui, c'était elle. Mais si c'était elle, que faisait-elle ici ? Elle ne lui avait jamais parlé du cabaret, et même s'il avait déjà pu la voir danser, il l'imaginait mal accepter ce genre de travail. Non, ça ne pouvait pas être elle — elle devait l'obséder, et du coup il la voyait partout. Il n'avait jamais été très physionomiste à vrai dire. Il se dit alors que s'il la fixait, il y aurait bien un moment où son regard croiserait le sien, et qu'il verrait à sa réaction – ou à son absence de réaction – si elle était bien celle qu'il croyait ou non.

Elle dut sentir ce regard qui suivait chacun de ses pas, puisque, quelques instants plus tard, ses yeux se posèrent sur lui. Elle eut l'air surprise, esquissa un sourire et lui fit un petit clin d'oeil avant de disparaître derrière une des autres danseuses. La danse se termina rapidement, et elle quitta la scène.
Alex avait envie d'aller la voir et de lui parler, mais ne voulait pas de se justifier auprès de son frère; il cessa d'hésiter quand il vit que le jeune homme aux cheveux rouges à côté de lui se leva et partit en direction des coulisses. Il prétexta qu'il devait aller aux toilettes, et le suivit, passa les quelques portes qui séparaient la salle de la partie plus privée du lieu, et, un peu timide, parcourut les couloirs tout en souriant aux danseuses qui discutaient. Il aperçut alors la chevelure brune d'Emma. L'homme aux cheveux rouges venait d'entrer dans sa loge. Qui était-il ? Cela l'agaçait. Il s'avança pourtant jusqu'au pas de sa porte, et y resta quelques instants, n'osant pas entrer. 

- Alex ! appela Emma qui l'avait aperçu, en souriant. Je ne savais pas que tu devais venir. Je ne me rappelais pas t'avoir dit que je dansais d'ailleurs.
- Non, tu ne me l'avais pas dit.
- Emma, tu es sûre que ça va ? Demanda l'autre homme, qui regardait Alex d'un air suspicieux.
- Mais oui, c'est un ami. D'ailleurs, laisse nous Jaques. Merci d'être venu me voir, c'est très gentil. Je viendrai vous retrouver tout à l'heure, nous irons fêter ça, dit-elle en l'embrassant sur la joue.

Il sortit, et quand il eut fermé la porte, Alex demanda :

- Ce n'est pas ton … ?
- Mon « homme » ? continua-t-elle en souriant. Non, il ne mange pas de ce pain là, à vrai dire. C'est Jaques, un ami très cher. Nous nous connaissons depuis longtemps.
- C'est étrange, j'ai cette impression... comme si je l'avais déjà rencontré.
- Oui, et c'est le cas, répondit-elle, mi-sérieuse, mi-rieuse.

En voyant la tête perplexe d'Alexei, elle continua.

- Tu l'as croisé en bas de ton immeuble, il t'a parlé pour me laisser le temps de ressortir de chez toi.
- De ressortir de chez moi ? s'exclama Alex, surpris et un peu énervé.
- Oui, je m'y étais introduite pour récupérer mes affaires. Je savais où tu habitais car je t'avais suivi. Cela m'agaçait que tu ne me les rende pas, donc j'avais décidé de les récupérer par moi-même. Mais elles n'y étaient pas, et tu connais la suite...
- Je n'en reviens pas. Tu joues les petites donneuses de leçon, tu boudes et me traites comme un enfant qui devrait regagner tes faveurs, mais tu ne vaux pas beaucoup mieux. Enfin, non, tu ne vaux pas mieux. Moi au moins je suis honnête. Toi, tu joues – ah oui, c'est amusant de jouer avec les gens. Tiens, moi qui m'étonnais que tu danses ici, ça ne me surprend plus maintenant.
- Pourquoi, qu'est-ce que tu veux dire ?
- Oh, tu le sais très bien. Tout ton petit jeu... Tu attises, tu fais tout pour être désirée, et après, tu joues les saintes-nitouche. Là, tu te vends, et après tu voudrais qu'on voie comme tu es un esprit libre, qui ne se compromet pas, jamais. Je croyais que tu avais un bel esprit, mais de toute évidence je me suis trompé. Tu fais semblant, tu te donnes des grands airs, et c'est tout. Tu m'écoeures.
- Alex...

Mais il partit, claqua la porte derrière lui, revint à sa table, annonça froidement qu'il ne se sentait pas très bien, et sortit. Il sentait sa gorge se serrer, une boule de colère dans son ventre. La mâchoire crispée, il rentra chez lui, et se coucha tout habillé.

13 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°10

Emma Cugat est la jeune femme mystérieuse qu'Alex, notre protagoniste, avait rencontrée au Moonlight Sonata. Elle y avait oublié son imperméable, dans lequel il avait trouvé deux objets : un sifflet et un livre. Après s'être fâchée avec Alexei, dont le petit chantage l'indignait, Emma lui avait confié ce qu'ils représentaient à ses yeux : le livre est tout simplement son préféré, et le sifflet un cadeau de son petit-ami, chauffeur de taxi. Mais l'implication d'Alex dans leur relation lui a valu une amitié naissante avec Emma, dont il sent amoureux. Sinon, côté travail, Alex avait menacé son patron de démissionner si l'on ne lui attribuait pas le poste qu'il méritait après tant d'années. 


Quand le lendemain matin, Alex descendit chercher son courrier, tasse de café à la main, il trouva dans sa boîte à lettres deux enveloppes. L'une venait de son travail, et l'autre de son frère Archy. De retour dans son appartement, il les ouvrit.

«  Ne crois pas que je te néglige. Passes à mon bureau demain en début d'après midi, nous en discuterons.
B.M »

Ça augurait quelque chose de bon, aussi Alex fut-il de bonne humeur, lorsqu'il lut la deuxième.

«  Salut Alex, j'espère que tu te souviens qu'on était censés venir te voir aujourd'hui, dans la soirée ?
Si jamais ça pose problème — je sais que t'es pas le type le plus organisé du monde —  passe moi un coup de fil, je suis à l'Ataraxia, chambre 215. Annah a invité une amie à elle, comme ça on pourra sortir tous les quatre, ça sera sympa. Donc fais toi beau, et rejoins nous à l'hôtel vers 20h.
Bonne journée, et à ce soir j'espère.
Archy »

S'il était content de revoir son frère, cette idée de rendez-vous arrangé l'agaçait. Déjà, il n'avait aucune envie de rencontrer une femme qui évaluerait le parti qu'il représente, et il n'était pas plus d'humeur à jouer au type parfait. Annah, la femme de son frère, était pourtant une femme qu'il estimait beaucoup — cette idée un peu farfelue l'étonnait donc, venant d'elle. Rechignant à appeler son frère pour discuter de ce point qui devait déjà être confirmé auprès de la femme en question, il se résolut à la chose.

La journée se passa assez lentement : il fit quelque courses, lut un des livres qui traînait sur sa table de chevet depuis des mois, et écrit un papier sur un récent scandale politique qui avait éclaté dans la ville. Si son patron lui annonçait demain qu'il était promu au rang de reporter, ça serait toujours ça de fait, se disait-il. Et cette affaire l'intéressait. Sans être un révolutionnaire actif, Alex s'intéressait à l'ordre du monde. L'injustice le révoltait, et il s'en voulait beaucoup de ne rien faire pour la combattre. Seulement, il ne savait pas comment s'y prendre. Il serrait la mâchoire de rage en entendant les petites intrigues de ces puissants oublieux des centaines, des milliers de personnes dont ils causaient la misère. Mais justement, les puissants sont puissants, et voir que ce genre de nouvelles semblait indifférer le plus grand nombre le désespérait encore plus. Alors il ne savait pas quoi faire, et ne faisait rien, et s'en voulait. Aussi, dénoncer quelque situation dans un papier était déjà une petite consolation à ses yeux, même si elle ne faisait que souligner son impuissance.

Après avoir mis le point final à son papier, il se rendit dans sa salle de bain pour vérifier qu'il était présentable, revêtit un costume ordinaire mais toutefois élégant, et partit à l'Ataraxia.
Quand il arriva, il les aperçut qui discutaient près de la réception. Il reconnut son frère, qui portait un costume gris foncé, et dont les cheveux jadis rasés étaient à présent juste assez long pour esquisser des boucles. Sa femme, une jolie brune simple mais au sourire toujours radieux, portait une robe rouge assez classique, et lui parlait avec animation. La troisième personne, cette femme en apparence tout ce qu'il y avait de plus neutre — cheveux châtains, visage bien fait mais sans charme, silhouette sans faute, mais sans attrait non plus — devait donc être son « rencard », comme les gens disaient. « Super », pensa-t-il, morne, avant de s'approcher d'eux.

- Ah, Alex ! Tu es venu ! Comme tu n'as pas répondu à mon message, je n'étais pas sûr, s'exclama son frère en le voyant.
- Ça faisait longtemps, je suis content, répondit-il en lui serrant la main avec vigueur. Annah, toujours aussi... Comment vas-tu ?

Il s'était retenu au dernier moment de complimenter sa belle-soeur, de peur de vexer l'autre, à qui son honnêteté l'empêchait d'en faire, et avait enchaîné maladroitement.

- Je vais très bien, merci, répondit-elle en souriant. Je te présente mon amie Martha, elle voulait visiter la ville.
- Bonsoir Marta, alors, ça vous plaît ?
- Oui, c'est grand, répondit-elle.

Elle eut un regard tel qu'il ne sut dire si ce qu'elle venait de dire était salace ou seulement inintéressant. Il se reprit, et essaya de ne pas partir avec un mauvais a priori sur elle.

- Allons-y, j'ai faim moi, lança alors Archy, en ouvrant la porte aux dames.
- Ah, tu ne voulais pas dîner au restaurant de l'hôtel? demanda Alex.
- Non, autant aller ailleurs, tu dois connaître des endroits sympas ?
- Oui oui, allons y à pied, comme ça Martha pourra découvrir... répondit-il tandis qu'ils sortaient.

Il passa alors en revue les différents endroits qu'il connaissait et où il pourrait les amener. Le Moonlight Sonata faisait aussi restaurant, mais pas question de les y amener, il aurait honte de croiser Emma en leur compagnie. Il se souvint alors d'un petit restaurant indien, au coin de la rue, où la nourriture était bonne, et où la musique pourrait couvrir les silences gênants qui ponctueraient sans doute sa conversation avec Martha.

Une fois arrivés au Shangri-La et installés à une table près du chanteur qui jouait du sitar, Archy et Annah commencèrent à lui raconter les ennuis qu'ils rencontraient pour les travaux dans leur nouvelle maison. Il les écoutait, et de temps en temps regardait Martha, qui semblait s'ennuyer comme une brique un jour de pluie, et jouait avec sa serviette. Il lui demanda alors si le cadre lui plaisait, et si elle aimait manger indien.

- J'avoue que je ne connais pas. Mais c'est toujours bien de renouer avec ses racines.
- Ah vous êtes indienne ?
- Non, à vrai dire, mes grands-parents étaient écossais, mais je n'en suis pas moins américaine... Donc les indiens sont un peu mes ancêtres aussi.

Alex regarda alors son frère, pour voir s'il avait entendu ce qu'elle venait de sortir. Mais Archy parlait à sa femme, aussi il fut à la fois déçu d'être le seul à avoir entendu la chose, et fatigué de devoir y répondre. « Je crois que vous confondez les indiens d'Amérique, les « peau rouge », et ceux d'Inde, qui vivent en Asie... Ici c'est un restaurant de cuisine indienne d'Asie. Il trouva la chose mal formulée, mais la réponse de son interlocutrice l'atterra encore plus.

- Pourtant ils ne sont pas jaunes...
- Tous les asiatiques ne sont pas jaunes.
- Si vous le dites...

Il s'excusa alors, et se rendit aux toilettes, où il se passa de l'eau sur le visage, et se retint de se cogner la tête contre un mur. Son frère l'y rejoignit quelques instants plus tard.

- Alex, ça va ? Je n'ai pas l'impression que le courant passe entre toi et Martha ?
- Comment pourrait-il passer ? Je me demande ce qui me outre le plus : que tu essayes de me caser comme une mère castratrice ou que tu essayes de me caser avec cette...fille.
- Je n'essaye pas de te caser, c'est juste que je pensais qu'un peu de compagnie te ferait plaisir. Je suis marié depuis 4 ans maintenant, et toi toujours pas. Je m'en fais un peu pour toi, voilà tout.
- Eh bien arrête. Tu vis à la campagne, à la campagne, c'est différent.
- En quoi c'est différent ? Ah, voilà, tu me rejoues le refrain du petit citadin qui vit dans des sphères aux lois à part.
- Mais pas du tout, c'est juste que je n'ai pas BESOIN d'être marié. On dirait une espèce de règle maladive chez vous. Je n'ai pas besoin de me marier pour être heureux et être quelqu'un. Alors avec cette fille... l'horreur.
- Je suis très heureux depuis que je suis avec Annah, je voulais juste que tu connaisses ce même bonheur.
- Si tu trouves que Martha ressemble à Annah, alors il doit être beau, ton mariage.
- Arrête de faire du mauvais esprit. Je ne connaissais pas Martha avant, OK ? Mais ça valait le coup d'essayer.
- Oui, vu que c'est moi qui me la colle. Je te le répète, je n'ai besoin de personne d'autre, donc laisse moi tranquille à l'avenir, avec tes plans de marieuse bigleuse.

Ils revinrent à table, un peu fâchés, et mangèrent leur premier plat en silence. Ils se remirent finalement à bavarder jusqu'à la fin du repas, les frères oublièrent leur petite dispute, et Martha ne participa à la discussion que par des remarques d'une brillante insipidité.

4 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°9

-  Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Emma, alors qu'ils étaient assis au bar, après avoir beaucoup dansé.
-  Allons nous promener, si vous voulez, proposa-t-il en tendant un billet au barman.
-  Très bonne idée...

Une fois dans la rue, Alex lui offrit sa veste, qu'elle refusa. « C'est très gentil, mais je n'ai pas froid. Et puis il ne faudrait pas que vous tombiez malade à cause de moi. » Alex la remit donc, et regarda le ciel étoilé tandis qu'ils marchaient côte à côte. Il ne trouvait rien à dire, il voulait seulement savourer ce moment. Il paraît que les gens trouvent l'infini de la voute céleste angoissant, mais lui voyait juste dans ce millier, ce millions de petites tâches de lumière des amies, des repères qui seraient toujours là quoi qu'il arrive.

-  Où sont les pigeons la nuit ? s'interrogea Emma.
-  Ils doivent dormir, répondit-il.
-  Oui, je m'en doute. Mais où ?
-  Je ne sais pas... Dans des genres de nids je suppose.
-  Je détesterais être un pigeon. Vous avez déjà regardé un pigeon attentivement ? Ils ont l'air abrutis, c'est fou. Imaginez-vous : vous ne pouvez pas avancer un pied sans faire un mouvement de la tête. Comme des petites machines toutes laides. Et leurs yeux stupides. On dit que Dieu a enlevé ses pattes au serpent pour le punir ; je préfère ne pas imaginer ce que les pigeons ont fait...

Alex se contenta de rire, et de la tirer soudain par le bras alors qu'elle allait se cogner contre un arbre. Il fallait dire qu'elle ne marchait plus très droit. Elle bascula alors contre son épaule, sur laquelle elle se reposa quelques secondes, avant de se dégager, et d'aller parler à un homme qui fumait à la porte d'un club adjacent.

-  Oh mon dieu, monsieur, ça va ?! s'exclama-t-elle avec frayeur.
-  Oui, très bien, merci, répondit-il un peu froidement, perplexe.
-  Vous êtes sûr ? Mais vous avez une toute petite tête !

Alexei se retint de rire, et la tira par la taille, pour l'éloigner de cet homme qui semblait ne pas comprendre si l'on se moquait de lui ou s'il avait mal entendu ce qu'on lui avait dit.

-  Emma, arrêtez, vous allez nous attirer des problèmes... la gronda-t-il d'une voix rieuse.

Elle se mit à rire, et longeait les murs, qu'elle caressait de la main.

-  Je pourrais dormir chez vous ? Je n'ai pas envie de rentrer chez moi, murmura-t-elle. Mais ne vous inquiétez pas, je serais comme...eh bien, quelqu'un de très chaste. Une nonne, par exemple. Ce n'est pas un piège de petite intrigante, marmonna-t-elle alors qu'elle s'était arrêtée de marcher, et qu'elle parlait toute seule, le front contre le mur.
-  Oui bien sûr. Venez Emma.

Elle se remit à marcher, et tandis qu'ils passaient devant un autre club, elle se mit à défiler en cadence, les yeux fermés, et à danser, ce qui obligea Alexei à revenir sur ses pas pour la chercher. Elle voulait encore danser, et en tâchant d'échapper à la main qu'Alex tendait pour la saisir, elle se cogna contre un passant.

-  Ça suffit comme ça, vous allez-vous faire mal. Et puis moi je travaille demain, dit-il en la portant dans ses bras.
-  Comme c'est romantique, rit-elle. Mais je peux tout à fait marcher, vous savez.

Alex ne répondit rien. Il sentait la peau douce et fraîche d'Emma sous ses doigts, et son souffle chaud dans son cou.

-  Juan m'a portée comme ça une fois. Je m'en souviens. C'était quand je m'étais endormie dans son taxi, le premier soir. J'étais si fatiguée qu'il n'arrivait pas à me faire dire où je vivais. J'avais juste dit que j'allais en direction du quartier de l'opéra. C'était drôle, j'avais rêvé de lui dans mon sommeil.
-  Juan ?
-  Oui, Juan, mon amant. Ou mon amoureux, ou ce que vous voulez. J'aime bien le mot amant. Ça me fait penser à un aimant. Ou à des amandes, remarquez. Que des choses positives donc.
-  Donc c'est comme ça que vous l'avez rencontré ?
-  Oui, exactement comme ça. Après coup, il m'a dit qu'il était resté longtemps sans savoir quoi faire de moi. Il me regardait dormir, et c'est là qu'il serait tombé amoureux de moi. J'ai trouvé ça un peu bizarre, ce n'est pas comme si j'avais quelque chose de spécial quand je dors. Mais ça m'a tout de même fait plaisir.
-  Et qu'est-ce qu'il a fait de vous alors ?
-  Il m'a ramenée chez lui. Il avait peur que je l'accuse d'être un pervers, alors il m'a allongée sur son sofa, toute habillée. Je raconte ça parce que dans un film que j'ai vu, il se passe à peu près la même chose, mais je crois qu'il déshabille la fille pour la coucher.
-  Et après ?
-  Le lendemain, je me suis réveillée, j'ai fait semblant d'être un peu choquée, pour lui montrer que je n'étais pas du genre à m'échouer dans tous les taxis de la ville, et que je n'étais pas une fille qui couche. Et après je suis partie, mais j'ai fait exprès d'oublier mon passeport chez lui. Pour qu'il me retrouve. Parce que ça me chamboulait la façon qu'il avait de me regarder.
-  Ah, donc c'est une manie d'éparpiller vos affaires ?
-  Mais non. Pour vous, c'était complètement involontaire.

Ils étaient arrivés en bas de son immeuble, aussi il redéposa Emma sur le sol pour ouvrir la porte. Il lui laissa son lit, et se coucha sur le canapé. Il passa une nuit pleine de rêves plus étranges les uns que les autres, et quand il se réveilla, le lendemain matin, il découvrit sur la table de son salon une petite carte. « Merci pour tout, E. »

1 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°8

Le lendemain soir, Alex sonna chez Emma. Elle ouvrit la porte et sourit en le reconnaissant.

- Au moins on peut dire que vous vous impliquez, lança-t-elle presque en riant . Elle retourna à ses occupations à l'intérieur de la maison, en laissant la porte ouverte, ce qu'Alex prit, à juste titre, pour une invitation.

Il eut pendant une fraction de seconde l'envie de s'en aller, mais il n'était peut-être pas encore le moment de faire des blagues. Surtout des aussi bonnes. Aussi, il entra.

Elle occupait un petit appartement au rez-de-chaussé, à droite lorsqu'on entrait. Dans l'entrée, un tapis recouvrait un damier blanc et noir, et continuait jusque dans le salon, quelques pas plus loin. Emma y était assise sur un grand sofa bordeaux, où elle écrivait sur un calepin. La radio, en fond, diffusait un air ronronnant et assez dansant.

- Permettez que je termine ce à quoi j'étais occupée...

Et quand elle eut mis un point à la dernière des phrases qu'elle était en train d'écrire, elle ferma son carnet, et se retourna vers lui.

- Normalement j'aurais boudé quelques jours encore, dit-elle avec malice. Ce soir, je vous aurais fermé la porte au nez, mais j'ai un peu le cafard... Alors vous voir me fait du bien. Mais ne croyez pas avoir gagné non plus.

Alex ne sut pas trop s'il devait se réjouir de cette faveur ou se sentir insulté d'être considéré comme un objet, aussi il ne dit rien, et s'assit à côté d'elle sur le sofa. Elle portait une très jolie robe noire, et des escarpins de la même couleur. Comme souvent, à vrai dire. Mais il fallait reconnaître que cela lui allait à merveille.

Il la regarda dans les yeux, et lui demanda ce qui n'allait pas.

- Pas maintenant. Plus tard.
- Allons danser alors, dit-il en lui prenant la main.
- Laissez moi prendre mon sac, répondit-elle en souriant gentiment.

Et ils étaient dans la rue, marchant l'un à côté de l'autre, vers un dancing qu'ils semblaient connaître tous les deux.

- Pourrais-je vous appeler Alexei ? Je trouve ça plus joli qu'Alex finalement, demanda-telle.
- Très bien, mais tutoyez-moi alors. Et j'en ferais de même, si vous êtes d'accord.
- Marché conclu, assura-t-elle en lui serrant la main avec un grand sourire. J'aime bien serrer la main des hommes. Ca me fait rire, allez savoir pourquoi.
- Et moi j'aime bien serrer la vôtre.
- Oh non, s'il vous plaît, je m'amusais.
- Ne croyez pas que j'essayais de vous séduire. Ce n'est pas ma faute si vous vous croyez irrésistible, plaisanta-t-il.
- Haha, vous reprenez du poil de la bête. Ce n'est peut-être pas exactement ça que ça veut dire, mais vous comprenez. Et puis vous avez raison, je suis très prétentieuse, c'est triste, non ?
- Allons vous faire boire, que les sottises qui sortent de votre bouche soient un peu plus joyeuses, répondit-il en riant.

Et en riant elle aussi, elle prit son bras pour les quelques mètres restants.

Un air assez calme et lancinant les accueillit. Ils prirent un verre, et se faufilèrent entre les autres couples qui dansaient. Emma posa ses bras autour du cou d'Alexei, et celui-ci posa ses mains sur les hanches de la jeune femme.

- Jouons à un petit jeu, vous voulez ?
- Lequel ?
- Hmmm... Et bien... Chacun à notre tour, nous pourrons poser une question à l'autre, et ce jusqu'à la fin de cet air.
- Je vois. Avec grand plaisir. Commencez, si vous voulez.
- Très bien... Votre nom de famille ?
- Kirinov. Alexei Kirinov.
- Ah vous êtes russe ?
- Une question à la fois ! Le vôtre ?
- Cugat.
- Enchanté, Emma Cugat.
- Enchantée, dit-elle en faisant une petite révérence. Que faites-vous dans la vie ? Comme métier je veux dire.
- Je suis journaliste. Enfin c'est un peu compliqué en ce moment. Et vous ?
- En ce moment, pas grand chose. J'ai arrêté mon truc de mannequin, c'était ridicule. J'écris un peu des poèmes, mais c'est un peu ridicule aussi. Un ami m'a dit qu'il pourrait peut-être me trouver quelque chose.
- Oh, je vois. Je pourrais lire ces poèmes ?
- Non, enfin... pas encore. Peut-être un jour, mais dans longtemps. Quand vous serez gâteux par exemple, dit-elle, avec beaucoup de sérieux. Puis elle éclata de rire. A mon tour... Vous êtes célibataire ?
- Oui. Et depuis un certain temps. Vous ?
- Non, pas vraiment. C'est compliqué, murmura-t-elle en regardant dans le vague.

Comme pour la soutenir dans ce moment de fragilité, il resserra son étreinte autour de sa taille. Elle reposa son regard sur lui, avec un sourire un peu confus.

- A votre tour, dit-elle.

Alex, profitant de ce moment d'inattention, tricha et posa une autre question.

- Pourquoi tenez-vous tant à ces objets que j'avais trouvés dans votre manteau ?
- Ah, nous y voilà, sourit-elle. Le livre est mon livre préféré. Sans lui j'ai l'impression de ne pas être tout à fait moi. Et le sifflet... C'est l'homme que j'aime qui me l'a donné.
- Ah oui ? Pourquoi ? s'enquit Alex avec un peu trop de détachement pour masquer le fait que cette information ne le touchait pas.
- Parce que je ne sais pas siffler les taxis. Et qu'il est chauffeur de taxi. C'est pour que je puisse le trouver. Et l'appeler s'il m'arrive quelque chose, mais ça c'est plus une blague entre nous, expliqua-t-elle avec une certaine tendresse dans la voix.

 Un air beaucoup plus tonique que les précédents retentit ― quatre morceaux avaient eu le temps de défiler depuis le début de leur conversation, sans qu'ils s'en aperçoivent ― et les sortit de leur intimité momentanée. Ils cessèrent alors de parler, et dansèrent sans s'arrêter, comme si une interruption pouvait rompre cette sorte d'alchimie qui s'était instaurée entre eux.

27 nov. 2010

Moonlight Sonata - n°7

     Quand Alex remonta chez lui, il trouva la fenêtre ouverte, et un tas de documents éparpillés sur le sol. Il crut d'abord que l'un avait causé l'autre, mais le vent n'ayant pu ouvrir les tiroirs de son bureau tout seul, il se rendit compte qu'il avait été cambriolé.
Mais il ne trouvait rien qui manquât. On avait fouillé dans son bureau, sa commode, son armoire, sous les coussins de son sofa, et sous ses draps, mais il semblait que rien n'ait intéressé les voleurs. Alors quelles étaient leurs motivations ?
C'était plus qu'étrange. Il se souvint alors de la singulière rencontre qu'il avait fait en bas de chez lui, et tout devint clair : cet homme avait été chargé de le distraire, pendant qu'un complice fouillait son appartement. Il rangea deux ou trois affaires, et décida à sortir, puisque c'était la seule chose dont il avait envie sur le moment.

Il prit, comme par instinct, la direction du Moonlight Sonata.

Le bar était plus animé que d'ordinaire: on y donnait un concert. Il se fraya un chemin parmi les personnes qui discutaient près de la porte d'entrée, et s'assit au comptoir, de manière à voir la petite scène improvisée. Il trouva cela plutôt pas mal, et apprécia la voix feutrée du chanteur, qu'un piano et une trompette accompagnaient à merveille.

Il se mit alors à regarder une femme qui dansait, un peu plus loin. Elle était gracieuse, et ses mouvements lents venaient se lover dans la musique comme si elle la comprenait vraiment, et en prévoyait chaque évolution, chaque note. Elle se retourna, et il la reconnut alors: c'était Emma. Elle avait les yeux fermés, pour mieux s'abandonner à la musique. De chacun de ses gestes émanait une profonde sensualité, mais il sentit qu'elle ne faisait pas cela pour se donner à voir, comme ces autres femmes; mais parce qu'elle savourait cette volupté. Il sentit même qu'elle ne savait pas qu'elle était belle; le reste, elle l'avait oublié. Elle vivait dans la musique.
Quand le morceau fut terminé, elle rouvrit les yeux, et resta un peu perdue parmi les autres danseurs, pendant quelques instants. Elle se dirigea vers le bar, où elle répondit au barman qui lui tendait un verre, en souriant. Alex ressentit un léger pincement de coeur — il détestait être jaloux. Il se dirigea alors vers elle.

- Tiens, mais c'est mon ami Alex, lança-t-elle en posant la main sur sa poitrine avec une tendresse moqueuse — elle était légèrement ivre. Comment va notre petit tyran ?
- Alors vous êtes toujours fâchée par cette histoire... Tout ça pour quoi, un sifflet et un bouquin ? répondit-il aussi maladroitement qu'il en avait l'habitude face à Emma. Vous savez, dit-il en tapotant sa poche, qui renfermait les objets que convoitait la jeune femme, il vous suffirait de quelques petits mots et vous n'auriez plus de raisons d'être fâchée contre moi.
- Mais non, je ne suis pas en colère. Je ne faisais que vous taquiner.

Elle se retourna vers la salle et se mit à observer les danseurs. « C'est un de ces soirs où j'ai envie de danser », dit-elle à voix basse. « C'est pour ça que j'ai bu. »

- Alors il ne faudrait pas gâcher une si belle occasion, assura-t-il, en lui proposant son bras. Vous me refusez des aveux, peut-être que j'aurais plus de succès avec cette danse.

Elle sourit avec défi et le prit par la main pour le mener jusqu'au milieu de la pièce. Elle passa alors ses bras autour de son cou.

Alex, surprit de cette victoire facile, tâchait de se concentrer sur ce que lui disait sa partenaire. La musique se fit plus douce, voire un peu mélancolique.

- Vous savez, vous êtes nul avec les femmes. Mais vous êtes attachant tout de même. C'est pour ça que je ne vous déteste pas. Je crois que vous ne le faites pas exprès.

Il ne répondit pas, et se contenta de la regarder.
De près, elle était aussi jolie. Ses fins sourcils noirs, joliment dessinés, lui donnaient du caractère. Et le rose frais de ses lèvres était une tentation à laquelle il s'efforçait de ne pas penser.

- Je vous ai vue danser tout à l'heure. Vous dansez très bien.
- Merci. J'ai pris des cours à vrai dire. Avant, j'étais un vrai hippopotame. Je dansais horriblement. Alors que la musique, c'est si beau, et ça me monte dans le coeur comme ça... Vous devez trouver ridicule que je vous raconte ça. Mais quand j'entends une chanson et qu'elle me secoue au plus profond de moi, j'ai l'impression de mourir un peu. Quand je danse, au moins, je la célèbre cette petite mort; ça la rend moins amère... Et puis c'est si amusant.

Elle laissa ses bras et ses mains glisser le long de ses épaules. Il essaya de cacher les petits frissons que lui causèrent cette nouvelle proximité. Il tâcha de reprendre un peu le contrôle en la faisant légèrement basculer en arrière. Il surprit alors dans ses yeux une lueur de timidité, qui lui redonna de l'assurance. Il resserra ses bras autour de la frêle taille. Il sentit les bras d'Emma descendre encore un peu le long de ses flancs, lentement.
Il était fébrile. Il sentit alors ses mains s'enfouir dans ses poches. Elle se dégagea soudain de son étreinte, en brandissant victorieusement son livre et son siflet.

«  Voilà, comme ça, nous sommes quittes. C'est très vilain de forcer les gens à vous faire des confidences. Si vous y tenez tant que ça, à l'avenir, vous saurez les gagner. J'habite au 17, rue Pérez Galdos. Si je vous dis ça, c'est parce qu'au fond, vous avez l'air de quelqu'un d'intéressant. Mais vous êtes encore loin d'être un ami. »

Et elle se retourna, alla demander son manteau à l'homme du vestiaire, et partit.

23 nov. 2010

Moonlight Sonata - n°6

Alex prit son temps pour rentrer chez lui. Il ne comprenait pas cette réaction brusque et plutôt inattendue qu'avait eue Emma. Autant dire que sa tentative de séduction avait complètement échoué. Au contraire, maintenant, elle le détestait .
Pire, il l'avait rendue malheureuse. En même temps, il fallait avouer que ça ressemblait beaucoup à un malheur de fillette capricieuse — qui pleure pour ça ? Ce genre de pleurnicheries, c'était digne de ces blondes écervelées dans les films de série B. C'est pour ça que c'était si perturbant. Emma – il connaissait son nom maintenant – ne semblait pas être comme ça. Déjà elle était brune, et une jolie brune. Et puis il avait senti qu'elle n'était pas creuse... Au contraire, il était sûr qu'on pouvait se perdre dans les méandres de sa personne, basculer dans une sorte de bel infini ; pas celui de ses yeux, comme ils disent — c'est idiot comme idée. Mais celui de son personnage – il n'arrivait pas à comprendre qui elle était, et c'est ce qui le troublait plus.

Sur le chemin du retour, il prêta une attention particulière à des petits détails auxquels il ne faisait pas attention d'ordinaire. Il s'arrêta en dessous d'un arbre pour regarder une feuille rougie par l'automne qui tombait lentement. Il la ramassa, l'assortit à une autre qui était dorée, et les épingla sur son costume. Il se sentait comme un duc, qui se promenait dans son immense propriété. Il ne savait pas trop de quoi il était le duc, peut-être était-il le Duc de l'échec, mais il n'avait pas envie d'y penser. Il reconnaissait dans cette Nature tristement épanouie quelque chose de dense, d'émouvant, qui le fit se sentir à la fois vaniteux et vulnérable. Il aurait aimé avoir Emma à son bras, et danser avec elle une valse sous les feuilles. Mais il n'y avait ni musique, ni Emma, aussi, se sentant idiot, il se remit en route vers son appartement.

Une fois rentré, il écrivit son papier sur la jolie histoire de James Angelo, en envoya un exemplaire à son patron, et un autre à Julia, la veuve qu'il avait beaucoup appréciée. Il rajouta dans les enveloppes un petit mot de soutien à Julia, et dans l'autre une lettre de menace de démission à l'adresse de son rédacteur en chef. Il les referma, et sortit les poster.

- Bonjour monsieur, quelle belle soirée, n'est-ce pas ? lui lança un homme revêtant élégant costume vert sombre, tandis qu'il rentrait.
- Euh, oui, c'est vrai... bredouilla-t-il, surpris.
- Le fond de l'air est frais, ne trouvez-vous pas ?
- Je ne sais pas, oui, sans doute...
- Il n'y a pas de « sans doute » qui tienne, voyons. Trouvez-vous que le fond de l'air est frais, ou non ?  Je n'en serais pas fâché, si vous me contredisiez, vous savez.
- Je ne me souciais pas de cela. Oui, il fait un peu frais, mais c'est assez normal pour un mois de novembre.
- Vous ne vous souciez pas de cela ? Vous ne vous préoccupez pas de l'opinion de votre interlocuteur ? En voilà une belle affaire !
- Non, je n'ai pas dis ça. C'est juste que ce que je pense est indépendant de l'opinion de mon interlocuteur, comme vous dites. Je ne vais pas penser blanc parce que vous pensez blanc.
- Ah parce que vous êtes raciste en plus ? s'exclama l'étrange importun.

Celui-ci sembla alors remarquer quelque chose un peu plus loin, et en souriant, lui tapa sur l'épaule en disant « Bonne soirée à vous, mon brave ». Et il partit comme il était venu, laissant Alex confus, à quelques pas de chez lui.

18 nov. 2010

Moonlight Sonata - n°5

Il fallait qu'elle le retrouve. 
Déjà, elle n'aimait pas du tout qu'un inconnu détienne ses affaires, son intimité en quelque sorte. Et puis, elles étaient précieuses. Elle y avait réfléchi pendant de longs instants, mais rien à faire : sa seule piste était le Moonlight Sonata. S'il y était venu une fois, il pouvait y revenir. Peut-être que ce n'était que l'errance d'un soir d'un kleptomane vagabond, et que jamais il ne remettrait les pieds dans ce bar. Mais c'était la seule chose qu'elle pouvait faire, aussi préféra-t-elle espérer. Et puis elle avait tout de même eu l'impression de lui plaire — peut-être qu'il jouait la comédie, mais quel intérêt après tout ?... Non, qu'il soit voleur ou non, si elle lui avait plu, et qu'il était un tant soit peu persévérant, il reviendrait, dans l'espoir de la revoir. Mais cela n'existe plus, de nos jours, les hommes persévérants. A la moindre petite épine qu'on peut tendre, ne serait-ce que par jeu, par épreuve, ils se dégonflent, et s'envolent vers d'autres proies plus faciles. Elle est loin, l'époque des chevaliers et des dragons. Ou alors, il faut que la fille vaille le coup. Encore faudrait-il qu'ils aient le temps de s'en rendre compte. Ou alors c'est un homme hors du commun. Mais ça, on en croise très peu dans une vie.

Elle jouait avec son verre, perdue dans ses pensées, à une petite table qui lui semblait être idéalement placée pour guetter les entrées et sorties, en face du comptoir. Alors qu'elle observait distraitement le serveur, qui par une petite moue témoigna de la déception que lui causait cet éloignement nouveau, elle le vit détourner le regard en direction de la porte. Il fit un geste à son adresse, et lui montra quelqu'un : c'était lui. Oui, c'était bien lui ! Le même regard un peu sombre mais plein de vie, les mêmes cheveux bruns et coiffés sans en avoir l'air...
Elle ne se montra pas tout de suite. Mais comme il n'avait pas l'air d'un rôdeur aux intentions douteuses, elle lança un « Alex ! » clair, qui le fit sursauter. Il chercha des yeux qui l'appelait, et quand il aperçut ce visage qui avait hanté ses pensées depuis leur dernière rencontre, il eut un air de franche surprise qui le laissa décontenancé pendant quelques courts instants.

- Que faites-vous là ? Je pensais justement me lancer à votre recherche.
- Et bien justement, je vous cherche. Il faut croire que je suis la plus prompte des deux.

Il lui prit la main et la baisa, ne soupçonnant pas les reproches que contenait cette réplique.

- Maintenant, peut-être que vous allez pouvoir me rendre ces choses que vous avez prises, et qui m'appartiennent.
- Oh, elles sont chez moi, mais nous pouvons nous retrouver demain, ici, à la même heure ? Je les apporterai.
- Vous ne manquez pas d'air. Il faut donc que je convienne d'un rendez-vous avec sa Seigneurie pour avoir l'honneur de récupérer ce qu'elle m'a volé ?
- Volées ? Mais non, pas du tout, vous les aviez oubliées, et je ne voulais pas que quelqu'un d'autre...
- Me les vole ?
- Non, enfin, je voulais les garder en sécurité, jusqu'à ce que je puisse vous retrouver et vous les rendre.
- Admettons que ce soit vrai, un rendez-vous est-il vraiment nécessaire ? Où habitez-vous ?
- A quelques pâtés de maisons de là...
- Ce n'est pas si loin alors. Je vous accompagnerai.
- Très bien. Mais, dites-moi, pourquoi êtes-vous si pressée de les récupérer ?
- Cela ne vous regarde absolument pas.
- Oh, allez. J'ai eu l'amabilité de prendre soin de vos précieux effets et de ne pas m'offusquer de vos accusations fantasques. Ayez celle de répondre à ma question.
- Je suppose que vous avez vu les objets que mon manteau contenait ?
- Oui, et alors ? Pourquoi sont-ils si précieux ?
- Vous voyez, vous ne respectez rien. Vous volez un manteau, et vous fouillez dedans...
- Je ne l'ai pas volé ! Vous ne semblez pas me croire, et ça m'agace.

Il voyait ses chances de la revoir s'amincir de minute en minute. Pourtant il le voulait, pour lui montrer qu'il n'était pas cet homme maladroit, ni un voleur, comme elle l'imaginait. Or, s'il lui rendait ses précieuses petites choses, elle n'aurait plus besoin de lui, et s'en irait, sans plus chercher à le retrouver.

- Je vous les rendrai si vous me dites pourquoi vous y tenez tant et si vous acceptez de dîner avec moi.
- Ah parce que maintenant vous voulez un dîner ? Et vous me menacez ?
- Je ne vous menace pas, c'est plus comme... un pacte.
- Un pacte, c'est entre deux personnes égales. Alors que là, c'est vous qui avez le pouvoir, et ça vous excite, avouez.
- Mais non, tout de suite les grands mots. Détendez-vous un peu. Pour commencer, arrêtons de nous vouvoyer.
- Je vous demande de me rendre mes affaires.
- Je suis content que tu te souviennes de mon prénom.
- Je vais commencer à perdre patience. Rendez les moi.
- Comment t'appelles-tu ?
- Emma. Rendez les moi, ou je crie.
- Vous ne le ferez pas. Et ça ne serait pas fair play... Je vous ai proposé mon pacte, à vous de voir. C'est très simple. Vous n'avez qu'à répondre à une petite question, et vous faire inviter à dîner. On a vu pire comme supplice. Sauf si vous me trouvez extrêmement repoussant, évidemment.
- Vous voulez vraiment jouer à ça ? demanda-t-elle, les larmes aux yeux.

Et avant qu'il ne put répondre, car il était troublé par ce soudain signe de faiblesse qui lui fit mal au coeur, elle était partie.

10 nov. 2010

Moonlight Sonata - n°4

Ding dong.
La porte s'ouvrit, laissant apparaître une vieille femme au visage plutôt sympathique, mais dont les yeux rougis montraient qu'elle avait pleuré.

- Ah, bonjour, vous êtes le journaliste qui venez pour mon mari, c'est ça ?
- Oui madame, répondit-il d'une voix douce, surpris d'être attendri alors qu'il s'apprêtait à bâcler son papier.
- Entrez donc.

Il fut surpris par la sobriété du lieu, qu'on décorait ordinairement de compositions mortuaires de toutes sortes. Ici, rien n'avait été changé pour la triste occasion. Il y avait juste une petite bougie qui brûlait sur la table du salon, et un peu de musique classique qui se faisait entendre, seule dans son coin. Elle l'invita à passer dans la cuisine, pour y prendre un café. Il accepta volontiers, et, une fois attablé, sortit son carnet.

- Oh non, ce n'est pas la peine. Ne prenez pas de notes. Je me fiche que les gens aient des détails précis sur sa vie, l'âge auquel il s'est rasé pour la première fois, et tout le tintouin. Je n'aime pas les choses inutiles et vides de sens. J'aimais mon mari, mais je n'ai pas besoin de mettre des fleurs et du noir partout pour lui dire au revoir.
- Que voulez-vous qu'on écrive alors ?
- Je ne sais pas, quelque chose de plus... personnel. Il a toujours voulu être écrivain, mais il n'a jamais réussi à être publié. Ça le déprimait beaucoup, il se prenait pour un raté, et se persuadait qu'il n'avait aucun talent, quoi que je lui dise...
- Je vois, mais je ne vais pas mettre ça dans mon article, ça serait triste, répondit-il sincèrement, sentant qu'il ne commettait pas d'impair en parlant ainsi.
- Ce que je voulais dire, c'est que l'écriture était pour lui le moyen de laisser une petite trace, un quelque chose à la « postérité », comme ils disent.
- Je vois. C'est touchant comme attention.
- Oh, c'est normal, je l'aime, et j'aurais aimé qu'on en fasse autant pour moi. On a eu nos beaux jours, vous savez. A une époque, il travaillait à l'ambassade, et gagnait beaucoup d'argent, c'est comme ça qu'on a pu s'acheter cette maison.

Elle toussa à plusieurs reprises, alla chercher un mouchoir dans un tiroir, et revint s'asseoir.

- Je sais que vous connaissez mon mari comme homme politique, mais j'aimerais que vous ne parliez pas trop de ça dans votre papier. Vous savez, c'était vraiment quelqu'un de bien. Et la politique, ça vous salirait n'importe qui. On se retrouve dans de vilaines positions sans jamais l'avoir voulu, les gens vous accuseraient de tous les maux de la terre quand bien même vous auriez fait tout ce que vous pouviez pour leur bien. Je vous jure, ce genre de métier, ça vous dégoûterait n'importe qui. Je ne dis pas que tous les politiciens sont des saints hommes, mais je peux vous assurer que mon mari... C'est facile de salir les gens vous savez.
- Oui, bien sûr. J'avoue que je ne le connaissais pas très bien, mais il avait l'air sympathique.
- Ah ça oui, il l'était. C'est une des choses qui m'ont plu quand je l'ai rencontré.
- Ah, très bien ça, racontez-moi votre rencontre.
- C'était il y a... 43 ans de cela je crois. Je me rendais à un bal avec une amie. Je n'avais pas le droit, car c'était un bal où jouaient des musiciens noirs, ces nouvelles musiques. Ma mère ne voulait pas que j'y aille. Mais comme j'avais déjà plus de vingt ans, je n'ai eu aucun remord à lui désobéir, et j'y suis allé avec une amie. On dansait toutes les deux au début, et puis il est venu m'inviter à danser. Je n'osais pas trop lui parler, il avait un de ces regards qui vous captivent et vous intimide. Alors c'est lui qui menait la conversation. Je ne me souviens plus de ce qu'il m'a dit, juste qu'il aimait mon prénom.
- Qui est, d'ailleurs, j'ai oublié de vous le demander...
- Julia.
- Très bien, c'est vrai que c'est joli. Et après ?

Et après j'ai eu envie de le revoir, donc je suis retournée au bal la semaine suivante, et il y était. Et c'est ce jour là qu'il m'a embrassée, et qu'on a commencé à se voir.

- C'est une jolie histoire. Je pourrais la raconter dans mon papier ?
- Oui, si vous voulez... Si vous savez quoi en faire.
- Je crois que je vais écrire plusieurs petites scènes de sa vie, de façon un peu romancée, comme s'il était un personnage de roman...
- C'est une bonne idée, ça lui rendra justice, répondit-elle en souriant.

On sonna, et avant que Julia n'ait pu se lever, la porte s'ouvrit et se referma derrière le visiteur.

- Ah, c'est toi Daniel, viens t'asseoir, je parle de ton père avec ce journaliste, qui écrira le papier sur lui.
- Bonjour, salua le fils. Vous l'avez-vu ?
- Non, il n'est pas allé le voir, mais je ne suis pas sûre que ça soit nécessaire ; enfin c'est vous qui décidez, répondit la vieille dame.
- Je préfère me rappeler de ces jolis souvenirs dont vous me parlez quand j'écrirai, donc non, je n'y tiens pas particulièrement, répondit-il.

Et ils continuèrent à évoquer les meilleurs moments de cette vie qui venait de s'achever,  puis Alex rentra chez lui, songeur mais d'humeur sereine.

4 nov. 2010

Moonlight Sonata - n°3

Coincé dans les embouteillages, il tapotait sur son volant, distraitement, au rythme de la musique que lui murmurait la radio.

«  Ecoute ma voix, écoute ma prière... Ecoute mon coeur qui bat, laisse-toi faire... Je t'en prie ne sois pas farouche quand me vient l'eau à la bouche... »

C'était plus fort que lui. Il n'y avait de sensuel dans la situation présente : il se rendait chez une vieille dame qui allait lui parler de son défunt mari en versant toutes les larmes de son corps. Et pourtant, tout, et surtout cette musique lancinante, le ramenait à ces obsédantes pensées. Cette jeune femme qu'il avait croisée... il fallait qu'il la revoie, il voulait la regarder à nouveau, il voulait être regardé par elle. Il voulait poser son regard sur elle et sentir comme elle se prêtait à ce regard avec un doux et discret abandon, comme si elle lui permettait quelque chose de secret, d'inédit. Il voulait sentir à nouveau comme son propre regard la faisait se sentir belle. Oui voilà, il voulait la retrouver, et qu'elle s'abandonne à lui.
Mais qui était-il pour qu'on s'abandonne à lui...? C'était décidé, il arrêterait les compromis : ce qu'il voulait, c'était être journaliste, pas établir des listes de macchabées par ordre de date de péremption. Et s'il crevait demain...? La mort n'attend pas qu'on ait réalisé ses rêves pour frapper... D'accord, il faut savoir accepter que les choses ne nous arrivent pas tout de suite ; mais trois ans de patience, c'est peut-être suffisant, non ? Enthousiasmé par ce nouvel élan d'une volonté qu'il avait oublié, il monta le son de la radio et se passa les mains sur le visage. Oui, cela allait changer. Aujourd'hui, ou demain, dernier délai. Il allait faire quelque chose, pour ne pas avoir honte de répondre à cette femme, quand il la reverrai.

*

- Bonjour, je ne sais pas si vous me reconnaissez...
- Si, bien sûr, vous êtes venue hier soir... Vous avez laissé vos affaires en partant, répondit le barman chaleureusement.
- Ah, alors vous les avez ? s'enquit-elle, soulagée.
- Non, je les ai données au jeune homme qui vous accompagnait, il m'a dit que c'était ce qui avait été convenu.
- Comment ? Mais non, je... Je ne connaissais même pas son nom, il vous a menti, s'inquiéta-t-elle, confuse.

Le barman parut embêté, il ne sut que dire. Il lui proposa un verre, en guise d'excuse.

Troublée, elle s'assit sur le tabouret qu'il lui présenta, et saisit en souriant le verre qu'il lui avait servi.

- Ce manteau coûtait-il cher ? Y avait-il quelque chose de précieux dans vos affaires, qui le pousse à vous les voler ?
- Non, je ne crois pas... Je ne connais pas le prix de mes affaires, mon manteau et mon chapeau étaient des cadeaux.
- Des cadeaux d'une personne de goût alors, lança-t-il sur un ton charmant, pour lui montrer qu'il cherchait à lui plaire.
- Merci, vous êtes gentil, répondit-elle en recoiffant une mèche de cheveux derrière son oreille. Elle sentait son regard insistant sur elle, et comme souvent, hésitait à lui rendre, de peur qu'on puisse lire en elle. Ce n'est pas trop dur votre métier ?
- Non, sauf les jours de grande affluence, et quand les clients sont désagréables. Mais ces deux choses restent assez rares ici, et je m'entends bien avec le patron. Je ne le vois pas souvent d'ailleurs, donc...

Elle écoutait en souriant et buvait son verre en ouvrant de grands yeux curieux, comme si elle était passionnée parce qu'on lui racontait.

- Et vous, que faites-vous dans la vie? demanda-t-il en se préparant un verre. Permettez que je me serve aussi, je ne travaille pas à ces heures là normalement.
- Oui bien sûr. Je suis mannequin. Enfin, j'essaye des vêtements pour les montrer à des dames riches. Ça paye bien. Mais je crois que je vais changer, bientôt.

Ils continuèrent à bavarder quelques minutes encore, puis, prétextant un rendez-vous, elle le remercia pour le verre, lui promit de revenir au moins une fois le voir, et s'en alla.

3 nov. 2010

Moonlight Sonata - n°2

Quand il était rentré chez lui, Alex avait juste posé sur une chaise les affaires de cette femme si mystérieuse qu'il avait rencontrée au bar. Ne parvenant à comprendre ce qui s'était passé, il était d'étrange humeur. Il n'avait rien envie de faire, et sans avoir l'impression de penser à quoi que ce soit, le motif de leur rencontre lui revenait sans cesse à l'esprit. Il aurait pu manger un bout, quelque chose qui trainait dans son frigo, mais n'en ayant pas envie, il se résolut à se coucher. Il s'endormit au bout d'un bon quart d'heure, pendant lequel il ne cessa de revoir le visage, les cheveux, le sourire de cette inconnue, et cette expression si particulière qu'elle avait eu avant de s'enfuir.


Le lendemain matin, alors que l'appétit lui était revenu et qu'il mangeait une pomme à la fenêtre, observant passivement un jeune couple à bicyclette, il se souvint qu'il n'avait pas inspecté les affaires que le barman lui avait confiées. Il enfouit donc ses mains dans les poches du manteau, et y trouva un livre, légèrement enroulé pour pouvoir rentrer dans la poche la plus large, et un sifflet.
Il alla se préparer un café, et passa un disque. Après avoir rapidement englouti deux oeufs accompagnés de leurs tranches de bacon, il revint à son investigation. Il prit le sifflet, et y souffla : rien, il remplissait sa fonction le plus banalement du monde. Il s'empara alors du livre, dont il lut le titre : « Wuthering Heights ». Il l'avait lu au lycée, et l'avait relu depuis, conseillé par un ami qui l'avait aidé à comprendre la réelle profondeur de ce roman. Cette inconnue avait bon goût, question littérature. Il finit de boire son café à la fenêtre, en regardant les feuilles dorées et rouges tomber des arbres doucement. Le téléphone sonna.

«  Alex ? Il faudrait que tu te rendes au 110, Peterson avenue. C'est la veuve de James Angelo, elle voudrait te voir pour que vous écriviez ensemble un message plus personnel en souvenir de son mari ».

Il nota l'adresse, et le nom de son contact, et raccrocha. Alex était en charge de la rubrique nécrologique depuis trois ans déjà, aussi se réjouissait-il de ces demandes assez exceptionnelles qui lui permettaient de voir un peu de monde, fusse-t-il endeuillé, et de sortir de sa lugubre litanie qui consistait à établir de longues listes de dates et noms de défunts. Autant dire que cela ne correspondait pas exactement aux rêves qui avaient accompagné ses débuts dans le journalisme, et qu'il espérait chaque jour se voir confier des rubriques plus palpitantes, sans mauvais jeu de mot.

Il prit ses clés, et sortit.

27 oct. 2010

Moonlight Sonata - n°1

         Il pleuvait en continu ce soir là. Une pluie abondante et légère venait noyer le pavé luisant. Au creux de ce tranquille tête-à-tête de la nuit que les étoiles faisaient pâlir et du chuchotement de la pluie était blotti un bar. Tâche de lumière dans la pénombre, son néon éblouissant grésillait en écrivant ces mots : "Moonlight Sonata".

Soudain, les pas pressés d'une femme aux élégants escarpins noirs retentirent dans ce calme humide. La lourde porte de chêne du bar s'ouvrit, et une chaleur douce l'accueillit. Elle donna son chapeau, son imperméable rouge et trempé au portier, et s'excusa de salir ainsi de si beaux tapis persans, qui, avec  la moquette rouge qu'ils recouvraient, donnaient au lieu une atmosphère particulière. Un air languissant de jazz parvenait jusqu'à eux d'une salle un peu plus loin, où divaguait un piano accompagné d'une trompette. Elle remercia le portier avec un petit sourire, et alla s'asseoir au bar, après avoir hésité à s'installer sur les confortables banquettes qu'un éclairage feutré rendait plus intimes.

Elle savait que sa robe lui allait à merveille et qu'elle laissait deviner avec grâce les charmes de son anatomie, aussi hésitait-elle entre cette pointe d'orgueil propre aux femmes conscientes qu'elles plaisent, et la gêne que l'on a quand on se sent épié. Elle décida donc de ne pas faire attention au petit groupe d'hommes dont elle sentit qu'elle était le nouveau sujet de conversation, et adressa un timide sourire au barman qui s'approchait pour la servir.

Les yeux dans le vague, elle savourait son Gin fizz tout en regardant la pluie tomber par la petite vitre de l'autre côté du bar. Le barman sembla vouloir lui parler, mais fut stoppé dans son élan par un homme qui vint s'asseoir à côté d'elle.

" Vous attendez quelqu'un ?" lança-t-il, comme pour la sortir de sa contemplation hypnotique, vexé de n'avoir provoqué aucun effet en s'installant à ses côtés.
-   Pardon ? lui demanda-t-elle, en se tournant vers lui. 
-   Vous êtes seule depuis votre arrivée, je suppose que vous attendez quelqu'un, que vous ayez rendez-vous ou non, répondit-il avec un sourire qui se voulait séducteur.
-   Oui j'attends quelqu'un, mais non, ce n'était pas vous, si c'est ce que vous insinuez.
-   Qui attendez-vous alors ?
-   Je ne suis pas sûre que cela vous regarde.
-   Pourquoi êtes-vous si froide avec moi ? Moi qui venais vous distraire...
-   Je ne suis pas sûre que cela soit votre seul but, mais soit; je ne vous avais rien demandé. Après, je n'ai rien contre l'idée de faire votre connaissance, alors soyez moins intrusif. Donnez du temps aux choses.
-   Qu'entendez-vous par là ?
-   Je veux dire que lorsqu'un homme assaille une femme qu'il ne connaît pas de questions de ce genre, celle-ci a juste l'impression qu'il fait une sorte de repérage grossier pour savoir si la pomme est encore bonne à croquer, et s'il ne perd pas son temps.

L'homme l'écoutait, en souriant, et la laissait parler.

-   Et quand les données l'y encouragent, il pose ce qu'on pourrait nommer des "balises de séduction", souvent aussi discrètes qu'un géant derrière un tas de foin, qui n'ont aucun autre but que de nous mettre mal à l'aise, et de nous débarrasser de votre assurance agaçante.
-   Et bien... Vous avez des images étranges en tout cas.
-   Je pensais plus à l'image du marquage de territoire à grands coups d'urine mais finalement, je me suis dit que ça ternirait l'image de charmante créature que je pouvais avoir à vos yeux.
-   Je n'arrive pas à décider si ce que vous venez de dire est prétentieux ou non, et si je devrais me sentir insulté, répondit-il en riant.

Elle se tut alors, et, tandis qu'il se commandait un verre, prit quelques secondes pour le regarder. Il était plutôt bel homme, sans atteindre cette perfection qu'on voyait dans les magazines, mais avait un je-ne-sais-quoi de fragile qui le rendait charmant. Elle détourna avec gêne ses yeux des siens quand elle s'aperçut qu'il les avait retournés vers elle. Avec ce genre d'hommes, l'important était justement de ne pas se montrer séduite - ou du moins, pas trop vite.

-    Je suis sans doute prétentieuse, mais peut-être que cette auto-accusation m'excusera un peu à vos yeux, répondit-elle en rougissant légèrement. Je crois que la plupart des femmes qui sont belles le savent, mais que selon leur esprit, elles jugent plus ou moins avantageux de le cacher.
-   Vous voulez dire que celles qui le cachent sont plus intelligentes ?
-   Oui et non. Cela serait triste d'associer de façon fixe l'hypocrisie à l'intelligence. C'est que les hommes trouvent moins de charme à complimenter une femme qui y est habituée. Or, je crois que les compliments font toujours plaisir. Et puis justement, cela paraît moins prétentieux. Mais c'est un peu hypocrite : pourquoi voudrait-on qu'une femme qu'on complimente régulièrement ignore ses charmes ? Elle serait soit idiote, soit aveuglée par des complexes sans fondement. Aucune de ces deux situations n'est à envier.
-   Votre raisonnement me plaît, remarqua-t-il en souriant, et en lui commandant un autre verre.
-   Je crois donc que le mieux est d'être consciente de ce que l'on est, mais aussi que tout cela n'est qu'un jeu. Nous avons beau avoir l'orgueil d'être admirée à un certain moment, il suffit du temps ou d'une autre femme plus belle encore pour faire passer cette petite gloire d'un instant. Mais je parle trop, et de choses ridicules, excusez-moi.

Troublé par ce soudain manque de confiance, il surprit en lui un mouvement de tendresse, qu'il s'empêcha de laisser transparaître, et lui proposa de se rapprocher du piano. "Le barman nous avertira, si votre rendez-vous se pointe" lui assura-t-il, avant qu'elle ne put faire cette objection.


-   Je ne suis pas sûr que cela vous passionne, répondit-il, toujours aussi souriant. Et je suis bien moins bon conteur que vous...
Il vit alors qu'elle ne l'écoutait pas. Elle semblait troublée et soudain, il vit passer sur son visage une expression de frayeur, qu'elle cacha dès qu'elle s'aperçut qu'on la regardait. Elle jeta autour d'elle un oeil inquiet, et se releva pour partir.

-   Vous partez déjà ? s'étonna-t-il, surpris par ce changement si soudain.
-   Oui, excusez-moi, répondit-t-elle avec empressement, tandis qu'elle se glissait de l'autre côté de la table.
-   Je m'appelle Alexei, ou plutôt Alex, quel est votre nom?...Nous reverrons-nous ?
-    Peut-être, oui, au revoir, balbutia-t-elle précipitamment, en s'enfuyant de la salle.

Dépité, il essaya de trouver ce qui avait pu la faire fuir ainsi... Avait-il dit quelque chose ? Mais non. En y réfléchissant bien, il lui sembla que ce trouble avait commencé quand elle avait entendu la musique que jouaient les musiciens, un air de Chet Baker. Mais cela n'avait pas plus de sens à ses yeux. Il finit son verre d'une traite, et se décida à partir. Le barman vint alors lui demander s'il devait prendre les affaires de la dame qui venait de sortir, qu'elle avait oubliées. Sautant sur l'occasion, il tâcha de prendre l'air le plus naturel possible pour affirmer qu'en effet c'est ce qui avait été convenu. Il prit le chapeau et l'imperméable et sortit sous la pluie.