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2 juin 2011

Moonlight Sonata - n°22

Très vite, Alex avait rappelé Esther pour fixer un nouveau rendez-vous, et elle lui avait rendu la réciproque le lendemain. Ainsi de suite, leurs rencontres étaient devenues quotidiennes, si bien qu'au bout d'un moment, ils avaient cessé de s'appeler. Comme un accord tacite, Alex rejoignait Esther en bas du Toit du monde, tous les jours, à 19h. Ils montaient ensuite tout en haut de l'immeuble, et contemplaient l'horizon, ou s'allongeaient pour bavarder tout en se noyant dans le ciel. Ils partaient ensuite dîner dans un petit restaurant, qu'ils choisissaient au gré leurs envies. Et pour finir, ils allaient voir un film, écouter de la musique, visiter un endroit de la ville qu'ils ne connaissaient pas.
Alex ne savait pas ce qui le rendait le plus heureux dans tout cela : les souvenirs des moments qu'ils avaient passés ensemble, la promesse des soirées à venir, ou tout simplement, quand il le vivait. C'était sans doute le rassemblement de ces trois choses qui faisaient son bonheur.

A vrai dire, ces moments étaient des oasis au milieu d'un désert de soucis. Il travaillait beaucoup pour le journal, mais étant en désaccord avec sa ligne éditoriale, il trouvait cela de plus en plus inconfortable. Plusieurs fois, le rédacteur en chef lui avait demandé de réécrire certains passages, le menaçant de ne pas le publier sinon, cela n'étant pas dans l'« idée » du journal. Et Alex avait du mal à l'accepter, surtout quand cette « idée » du journal faisait en sorte que l'on évite soigneusement de parler de fâcheux évènements touchant certaines personnes bien placées, et que l'on souligne d'un trait gras de scandale d'autres affaires moindres, éclaboussant ainsi ceux qui étaient vus d'un moins bon oeil par la rédaction. Il n'en avait aucune preuve, mais il sentait que la ligne du journal était fortement influencée par l'argent et les relations de quelques personnes au pouvoir...

Cependant, il continuait à travailler, espérant que son investissement résoudrait la situation, à commencer par ses dettes. Il gagnait certes un peu d'argent, mais pas assez pour pouvoir les rembourser, et sa plume dérangeante n'arrangeait sans doute pas la chose.
Le Gnou était déjà venu à deux reprises lui rappeler qu'il lui devait de l'argent. Alex ne lui avait pourtant pas donné l'adresse de son domicile, aussi le découvrir à sa porte un dimanche matin, une fois la surprise passée, avait laissé en lui une petite inquiétude qu'il ne parvenait à déloger. Il lui avait alors expliqué poliment qu'il n'avait pas encore l'argent, mais qu'il y travaillait, et que cela serait pour bientôt. Devant l'insistance du Gnou la seconde fois, il avait lui même fixé un délais de deux semaines pour rembourser sa dette. L'autre lui avait dit que s'il ne tenait pas parole, les choses iraient mal, et qu'il lui devrait le triple. Bien qu'elle fût stressante, Alex faisait face à cette situation patiemment, y voyant la rançon de l'épanouissement qu'il trouvait aux côtés d'Esther.

Ed et Carl, avec qui il passait le temps libre qu'il ne réservait pas à Esther, se moquaient de cet engouement soudain, et le taquinaient pour qu'il avoue qu'il en était amoureux. Mais l'aveu ne venait pas; ils eurent alors l'idée d'inviter Esther à se joindre à un de leurs repas.

Esther était arrivée au rendez-vous avant Alex, si bien que les deux amis eurent le temps de la découvrir un peu, sans que la présence d'Alex ne vienne rien modifier. Elle portait une jolie robe verte, et avait relevé ses cheveux. L'échange était agréable, et ils compriment rapidement pourquoi leur ami pouvait passer autant de temps avec cette fille. Quand il arriva au restaurant, Alex, qui n'avait pas été informé de la présence d'Esther, laissa pendant quelques instants paraître sur son visage une expression de surprise teinté de désapprobation.

- Ah, Esther, qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il en approchant de la table à laquelle ils étaient installés.
- Eh bien, je me joins à vous... Tes amis m'ont gentiment invitée.
- Ah, je vois.

Et il se tut, ce qui surpris ses trois comparses. Ed eut l'impression que leur initiative l'avait fâché, et il ne comprenait pas pourquoi. Il n'osait pas le demander, en présence de la jeune femme, aussi il lança qu'il allait aux toilettes, et lança à Alex un regard qui lui fit comprendre qu'il l'incitait à en faire de même. Cela eut l'effet escompté, et quelques secondes plus tard, Alex le rejoignit dans le couloir à l'écart de la salle principale.

- Eh bien quoi, notre surprise ne te plait pas ?
- Disons que je ne comprends pas bien ce que vous faites... Tu me vois, toi, inviter une fille de tes connaissances à un de nos diners ? Et puis tu aurais pu me prévenir, on dirait une sorte de piège que vous me tendez.
- Un piège, mais pas du tout... Qu'est-ce qui t'arrive au juste ?
- Rien, il m'arrive rien. J'aime juste pas qu'on vienne farfouiller dans mes affaires.
- Ah, et Esther, c'est « tes affaires », c'est ça ?

Alex ne répondit rien, et après s'être lavé les mains pour faire comme s'il n'était pas venu ici que pour suivre l'invitation d'Ed, il retourna dans la salle.

Quand il revint à la table, il ne vit que Carl, qui lui expliqua que Esther avait préféré s'en aller; en effet, vu la réaction d'Alex, elle s'était dit qu'elle dérangeait, et avait jugé qu'il serait mieux qu'elle rentre chez elle.
A cette nouvelle, Alex ressentit une certaine amertume : il n'avait plus envie de parler, de communiquer avec qui que ce soit. Il remit son manteau, et sans commenter, partit du restaurant.

17 avr. 2011

Moonlight Sonata - n°21

  Leur premier rendez-vous laissa une très bonne impression à Alex. Calés à une petite table, dans un café sympathique où quelques habitués dégustaient tranquillement leur boisson en écoutant de la musique classique, ils avaient parlé de leurs vies respectives. Cette jeune femme s'appelait Esther, et était pâtissière. Tandis qu'elle parlait, elle avait souvent ce petit tic de regarder un peu sur le côté avec un petit sourire, comme si son visage commentait avec malice ce qu'elle disait et faisait.
Elle aimait se promener dans les parcs, seule, le dimanche, et y rencontrer des gens, un peu par hasard. Elle lui parla d'un petit grand-père qu'elle voyait souvent et qui lui racontait les histoires avec ses différentes amantes comme s'il s'agissait d'un roman-feuilleton, et d'une jeune fille avec qui elles parlaient philosophie en mangeant des hamburgers. Alex comprenait instinctivement comment elle avait pu tisser ce genre de liens avec des gens aussi différents. Elle parlait avec douceur et franchise, et semblait toujours vouloir s'assurer qu'il était bien, et qu'elle ne l'importunait pas avec ses anecdotes. Son enfance n'avait pas été très joyeuse, mais elle semblait profiter avec délice de la nouvelle vie que lui avait offert l'âge adulte. 

Alex la regardait, en train de parler, lumineuse tout en ne sachant pas qu'elle l'était, et se rendit compte qu'il était complètement perdu. Il constatait avec plaisir tous les charmes de cette jeune femme, mais il ne savait pas s'ils le touchaient. Ou si, il y était sensible, mais il avait l'impression d'être détaché de tout. Il n'aimait pas trop cet état, car il se sentait comme quelqu'un qui restait sur le côté de la route, à voir le cortège défiler avec nostalgie au lieu d'en faire partie, mais il ne pouvait rien y faire. Il savait juste qu'il avait envie, lui aussi, d'avoir son petit rituel dans la vie d'Esther. Et cette idée était infiniment rassurante quand il y pensait.
Il la regardait parler, comme il aurait pu fixer, hypnotisé, les reflets du soleil sur l'eau, ou l'ombre d'un feuillage se mouvoir sur le sol au gré du vent ; il appréciait cela avec délice, mais sans vraiment y prendre part. Quand elle eut fini de parler, elle le regarda dans les yeux, et lui posa une question. Il ne réagit pas tout de suite, puis sembla se ressaisir comme s'il sortait d'une rêverie.

- Quoi ? Oui ? Ah, mon enfance ? Eh bien, euh... Il n'y a pas grand chose à dire, bredouilla-t-il, confus, ne trouvant dans son cerveau qu'un grand vide blanc lorsqu'il se reposa la question à lui-même.
- Vous avez bien des souvenirs, des choses qui vous ont marquées ?
- Oui, oui je... Excusez-moi, je cherche, dit-il, recouvrant son visage de ses mains, comme si cela allait l'aider à mieux s'en souvenir.
- Je vous ennuie peut-être ? dit-elle d'une petite voix.
- Non pas du tout ! Assura-t-il, touché par cette inquiétude. Je suis désolé, ce n'est vraiment pas votre faute, je ne sais pas ce que j'ai aujourd'hui... Non, ne vous inquiétez pas, vous êtes parfaite.
- Je vois, dit-elle avec un petit sourire.

Elle le prit par la main, et l'entraîna hors du café en ne disant qu'un « venez avec moi ». Elle marchait en souriant, d'un pas léger et presque conquérant, et, lui tenant toujours la main, elle se faufila d'une rue à une autre, suivant un itinéraire qu'elle semblait connaître par coeur. Ils arrivèrent alors dans une sorte d'arrière cour d'un grand immeuble en pierre, qu'ils traversèrent jusqu'à la lourde porte du bâtiment. Elle l'ouvrit avec une relative aisance par rapport à ce que pouvaient promettre ses bras frêles, et entra, tenant toujours Alex par la main. Elle monta alors les escaliers rapidement, l'obligeant à sauter quelques marches. Tout en faisant attention à où il posait les pieds, il regardait de temps en temps les mouvements de sa jupe tandis qu'elle grimpait les étages, et son si beau sourire, qu'il n'apercevait que lorsque l'escalier tournait.

Ils arrivèrent finalement tout en haut de l'immeuble, dont elle ouvrit la toute dernière porte, pour déboucher sur le toit.
L'endroit était joli : une petite balustrade de pierre marquait la séparation entre le vide et les dalles de pierre qui recouvraient la surface plate du toit. Tout autour s'étendait la ville; sa rumeur, assourdie depuis la haute position qu'ils occupaient à présent, les enveloppait comme un murmure.

- Tu peux t'allonger par terre, si tu veux, c'est propre. Je viens souvent ici, alors je fais un peu de ménage, pour pouvoir m'y sentir comme chez moi. Et puis c'est sympa de passer le balai tranquillement sur le toit du monde. Tu ne trouves pas que c'est un peu comme le toit du monde ici ? C'est comme ça que j'appelle ce lieu en tout cas.
- Il n'y a que toi qui vient ici ? demanda-t-il.
- Oui, il n'y a que moi qui ai la clé. Ma grand-mère était mariée au propriétaire de l'immeuble – un premier mariage, il est mort, et ensuite elle s'est mariée avec mon grand-père – et il lui avait donné la clé, car il savait qu'elle adorait passer du temps ici. Elle est morte aussi maintenant, mais elle m'amenait souvent ici, et elle m'a légué cette clé comme héritage. J'ai un frère et une soeur, mais je ne sais même pas s'ils connaissent l'existence de ce lieu. Enfin si, peut-être, mais j'aime bien me dire que cet endroit n'est qu'à moi.
- Merci de m'avoir amené ici, répondit Alex, qui souriait doucement depuis qu'il avait posé les pieds dans cet endroit.
- De rien. C'est ici que je viens quand j'ai les pensées confuses. Est-ce que ça t'aide, toi aussi ?
- Oui, beaucoup. Mais je crois que je n'ai toujours pas trop la tête à parler de mon enfance. Un autre jour peut-être. Par contre on peut parler d'autres choses si tu veux, ça me ferait très plaisir en tout cas.

Et ils s'allongèrent, dans des sens opposés, mais leur tête côte à côte, et se mirent à bavarder en regardant les nuages. Alex se dit que c'était l'un des meilleurs moments qu'il avait passé depuis bien longtemps. Tout était bien. Le soir, il rentra chez lui, comme apaisé, et heureux.

13 mars 2011

Moonlight Sonata - n°20

Ils frappèrent à la lourde porte en fonte du Mosquito, qui n'ouvrait qu'à dix heures du soir; au bout de quelques minutes, la tête d'un homme peu avenant à la barbe négligée apparut derrière celle-ci.

- Ouais ? demanda-t-il, faisant profiter les trois visiteurs de son haleine peu agréable.
- On vient voir Le Gnou. Il est là ?
- Ouais, répondit l'autre, qui semblait avoir un vocabulaire assez limité. Il les laissa alors passer, leur montra où aller, et referma la porte après avoir écrasé sa cigarette sur le sol poussiéreux, d'un mouvement las.

A la mention du «Gnou », Alex et Carl s'étaient regardés, amusés. Quand ils furent à nouveau seuls, il demandèrent à Ed si c'était là son vrai nom.

- Non pas du tout. C'est lui qui se fait appeler comme ça. Je comprends pas pourquoi, parce que c'est quand même hyper ridicule comme surnom... Quoi que, ça lui va pas si mal, c'est ça le drame, leur expliqua-t-il, provoquant des rires qu'ils eurent du mal à contenir une fois devant l'énergumène en question.
- Oui, c'est pour quoi ? demanda Le Gnou, qui était sorti d'une petite pièce à l'arrière du bâtiment pour venir à leur rencontre.

Ed lui serra alors la main, imité par ses amis, et Alex lui expliqua rapidement la situation.

- Ah, la Breitling ? lança-t-il.
- Oui, c'est ça.
- Très bien... Eh bien si tu as 20 000 sur toi, je te la rends maintenant.
20 000 ? Ça va pas ? Je l'ai sûrement pas laissée pour 20 000 hier soir – jamais j'aurais joué jusqu'à une telle somme.
- J'en sais rien, et je vais pas jouer aux baby-sitter. C'est pas de ma faute si tu laisses tes affaires pour un rien. Mais c'est à peu près ce que ça coûte sur le marché, donc si tu veux la récupérer, tu avances les biffetons, et c'est tout.
- C'est pas le genre de somme qu'on a sur soi comme ça... Quelle merde, c'est pas vrai, dit Alex, se prenant la tête entre les mains, avant d'aller s'adosser contre un mur.

Pendant qu'Ed essayait de négocier avec Le Gnou, Carl rejoignit Alex :
- Ça va aller, t'inquiète. Je connais un mec qui pourra te prêter ces 20 000, tu le rembourseras plus tard et puis voilà, comme ça tu la récupèreras, ta montre. Sauf si tu préfères laisser tomber, ce que je comprendrais, mais je crois que tu y tiens vachement à cette Breitling, non ?
- Oui. Non mais j'ai pas le choix, je vais aller voir ton ami, lui emprunter l'argent. Tant pis si je m'endette pour un petit bout de temps...

C'est donc ce qu'ils firent. Avant de repartir du Mosquito, Carl se hasarda à demander au Gnou d'où lui venait ce surnom. Tout ce qu'il parvint à obtenir fut un : « ça te regarde, peut-être ? ». Ils allèrent alors traîner dans un parc non loin de là. Tandis qu'ils regardaient les gens – et surtout les femmes – passer, allant à chaque fois de leurs commentaires, Alex tâchait de ne pas voir que du négatif dans le fait qu'il venait de dilapider une rondelette somme d'argent – qu'il n'aurait jamais osé dépenser en une seule fois, en temps ordinaire – dans le seul but de récupérer un objet qui lui appartenait. Et cela n'était pas évident.

Pour éviter d'ennuyer ses amis avec son humeur maussade, il partit se poser du côté de la fontaine. Tout en regardant les diverses pièces entassées qui gisaient en son fond, il ressassait les mêmes pensées désagréables, ne voyant que sa perte, et ne parvenant à trouver rien qu'un énorme gâchis dans cette histoire. Et il détestait le gâchis plus que tout.

- Vous aussi, vous avez envie d'aller toutes les ramasser ? demanda alors une voix douce derrière lui.

Il se retourna et se retrouva nez à nez avec une jeune femme aux cheveux châtain clair, et aux joues constellées de taches de rousseur. Elle avait un petit air doux et fragile qui lui donnait un charme certain. Un sourire apparut sur leurs visages. Un peu pris au dépourvu, il ne sut quoi dire.

- Je dis ça car vous fixez ces pièces depuis tout à l'heure. Depuis que je suis toute petite, j'ai envie de trouver un stratagème pour pouvoir les récupérer. Je sais que c'est très simple en pratique, il suffirait que je rentre dans le bassin, mais disons que la morale rend la tâche plus compliquée.
- Je comprends, répondit-il en riant. C'est sûr que les gens qui assisteraient à la scène ne verraient pas cela d'un bon oeil.
- Oui, voilà, acquiesça-t-elle, souriante.
- J'avoue que l'envie pourrait me traverser l'esprit aussi, mais je crains que ces pièces ne suffisent pas... Mais je ne suis plus à ça près. Accepteriez-vous de prendre un verre avec moi ? Je suis là avec des amis, je vais juste aller leur dire que je m'en vais, si vous êtes partante, bien sûr.
- Avec plaisir, répondit-elle.


Alex fut surpris de la rapidité avec laquelle leur rencontre avait aboutit à un premier contact plus éloquent quant à leurs intentions. Il n'était pas du genre à s'intéresser à n'importe quelle créature qui croisait son chemin, mais celle-ci semblait mériter son attention. Carl et Ed, ravis que leur ami retrouve un peu d'entrain et de bonne humeur, le saluèrent, et restèrent encore un peu sur leur banc, à émettre de spirituels jugements sur les passants.

3 mars 2011

Moonlight Sonata - n°19

   Une douleur lancinante accompagna l'ouverture des paupières, premier signe de vie après une longue torpeur vaseuse. Avec un atroce mal de crâne, Alex se redressa dans son lit. Il était tout habillé — il avait même gardé ses chaussures. Le réveil s'alluma alors, diffusant assez fort un air qu'Alex aimait, ordinairement, mais qu'il trouvait aujourd'hui insupportable et tonitruant. Il se leva précipitamment pour l'éteindre avec mauvaise humeur, et se rendit dans la salle de bain pour prendre une douche. Il enleva ses chaussures, son pantalon, et sa chemise dont le blanc avait été souillé par plusieurs taches, et alluma le pommeau de douche. L'eau n'était ni trop chaude, ni trop froide. Pendant quelques instants, cette agréable sensation lui fit oublier la cinglante douleur qui frappait en rythme contre les parois de son crâne. Il se savonna alors. Commençant par le buste, il s'attarda sur les poignets. Oui, il y avait quelque chose de bizarre. Son poignet était nu. Pourtant, il n'avait pas souvenir d'avoir ôté sa montre. Il vérifia parmi ses affaires sur le sol et sur le bord du lavabo : pas de trace de sa montre. Il finit alors de se doucher rapidement, inquiet, pour aller vérifier près de son lit si sa montre y était. Elle était la seule chose qu'il lui restait de son père, il ne pouvait pas la perdre. 

Il eut une petite bouffée d'angoisse à l'idée qu'il avait pu la perdre. Non seulement elle valait cher, très cher, mais surtout, c'était un objet qui représentait tellement de choses pour lui... Son père n'était pas quelqu'un de très bavard ; il lui avait peu parlé de son vivant. Aussi Alex n'avait jamais trop su ce qu'il pensait de lui. Son père avait toujours été là, comme une de ces choses immuables et fixes, dont on n'imaginait pas qu'elles puissent disparaître. Il n'était pas beaucoup intervenu dans l'éducation de ses fils, laissant les choses du quotidien à son épouse. Il se contentait d'acquiescer à la plupart des décisions de sa femme, comme s'il avait peur de pervertir quelque chose d'équilibré en donnant son avis. Alors qu'Alex croyait avoir déçu ses parents en allant chercher un destin plus brillant en ville, comme s'il était ridicule de courir après des gloires étincelantes, son père lui avait un jour dit qu'il était heureux du chemin qu'il donnait à sa vie, et qu'il ne se soit pas contenté de suivre les traces de son frère aîné, qui menait une existence plus rangée. Et il lui avait alors confié cette montre, sa montre. Il l'avait achetée en Suisse, à la fin de la guerre, avec sa paye. Il l'avait toujours portée, aussi voir son père sans lui avait fait tout drôle; comme s'il avait perdu une partie de lui-même, ou qu'il était nu. Il s'était alors dit qu'il avait dû recevoir bien plus qu'une montre. Quoi ? Il ne l'avait pas encore compris.

Il sortit vite de la douche, et se sécha grossièrement, avant de courir près de son lit. Il vérifia sur la table de chevet, en dessous, à côté... rien. Il passa au crible le reste de son appartement : toujours rien. Où pouvait-elle être ? Il ne se souvenait de pas grand chose à propos de la soirée de la veille, aussi n'avait-il aucun indice pour guider sa recherche. La gorge serrée, il se décida alors à appeler Carl – Carl était un moins gros buveur que Ed, et tenait mieux l'alcool : il serait donc plus à même que ce dernier de lui raconter comment ils avaient occupé leur soirée. Carl répondit au bout de plusieurs sonneries, et lui donna rendez-vous dans un petit café, à mi-chemin entre leurs deux appartements.

Quand il y arriva, Carl était déjà assis, en face d'un café fumant. En l'apercevant, celui-ci en commanda un deuxième, et se leva pour saluer son ami.

- Comment vas-tu ? Quelle soirée hier, n'est-ce pas... encore un peu endormi.
- J'avoue que je ne me souviens plus de grand chose... Et justement, ce matin, en me levant, je me suis aperçu que j'avais perdu ma montre. J'y tiens beaucoup, tu ne saurais pas où j'ai pu la laisser ?

Carl lui raconta alors la soirée : le défi, la rencontre avec Emma, Tony et le coup de poing, le Mosquito – Alex fouilla alors dans sa poche, et y trouva la breloque –, les paris sur les combattants.

«  On a pas mal joué en fait. Tu as gagné les deux premières fois, donc tu t'es mis à miser plus gros, et tu as commencé à amasser un certain petit pactole. Mais alors tu l'as perdu. Donc tu as voulu le récupérer en mettant ta montre en jeu – c'est le pote bizarre d'Ed qui te l'a proposé –, pensant que c'était gagné, et puis voilà, tu as perdu. Je t'en aurais empêché, mais j'étais parti pisser. C'est Ed qui me l'a raconté quand je suis revenu – il était pas bien frais d'ailleurs, il a croisé sa copine, qui était avec un autre mec. Du coup il s'est énervé, il a rompu avec elle, et est devenu assez violent avec l'autre mec. Ça a dégénéré, et du coup on a dû partir vite du Mosquito. Sans ta montre donc. Mais je sais pas du tout à qui tu l'as donnée... On peut jamais pisser tranquille, c'est fou. »

Alex rit un peu à cette dernière phrase, mais ces nouvelles l'inquiétaient un peu. A qui l'avait-il laissée ? Comment allait-il retrouver ce type ?

Ils décidèrent alors d'aller voir Ed, à la fois pour qu'il les amène au Mosquito – ils avaient oublié où il se trouvait –, et pour le réconforter après les événements d'hier soir. Celui-ci les accueillit, la mine défaite, les cheveux encore plus en bataille que d'habitude.

«  Etrangement, je me sens bien. Mieux que ces derniers temps en tout cas. Vous devez pas me croire, vu ma tronche, mais c'est vrai. Ça me pourrissait la vie ces histoires. Et puis comme ça j'aurais plus de temps pour traîner avec vous. »

Les trois amis reprirent alors le même chemin qu'ils avaient pris la veille, mal réveillés dans leurs atours dépareillés, mais liés par une proximité nouvelle qui leur réchauffait le coeur.

22 févr. 2011

Moonlight Sonata - n°18

Ils marchaient tranquillement dans la nuit, discutant, tandis qu'Ed les menait à travers la ville illuminée. Répondant aux questions de ses amis, Alex leur parla un peu d'Emma, de sa relation avec elle, et à quel point ce qui c'était passé ce soir l'avait déconcerté.

- Tu devrais aller la voir pour être fixé, lui conseilla Ed. Soit c'est une fille étrange sans aucune logique dans ses relations avec les gens, soit elle avait ses raisons, et donc tu ne les comprendra qu'en lui parlant. Dans les deux cas, ça te permettra de passer à autre chose.

Alex acquiesca. Ed avait raison, c'était la meilleure chose à faire. Mais à l'idée qu'il allait devoir revoir Emma, son ventre se nouait. Il chassa vite cette pensée de son esprit, et se remit à écouter Carl, qui fredonnait. «  Dum dum dum dum... Tu sais, j'aurais vraiment aimé être un chanteur. Ça aurait été chic. » Il fit quelques petits pas de danses tandis qu'il marchait.
- Tu pourrais, tu ne chantes pas si mal, répondit Alex.
- Tu crois? Mais le problème, c'est que je suis un grand timide.
- Les gars, on va pas tarder à arriver, les coupa Ed, qui cherchait quelque chose dans sa poche.
- Qu'est-ce que tu cherches ?
- Ça, dit-il en leur montrant une breloque qui pendait à son porte-clefs.

C'était un petit objet en métal, qui ressemblait à un insecte, avec ses longues ailes et son corps fin, assez stylisés.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Carl, intrigué.
- C'est une sorte de laissez-passer, qui permet de rentrer dans le bar. C'est un bar privé, et comme ils ne veulent pas de n'importe qui, seuls les gens qui ont ce truc peuvent entrer. Bon, il suffit d'entrer dans le bar pour en recevoir un, donc il suffit d'y aller avec un ami, ce n'est pas non plus si compliqué d'y entrer. Vous aurez le vôtre dans quelques instants.
- Eh bah, répondit Alex. Dans quel genre de bar tu nous amène... Et pourquoi un moustique d'ailleurs ?
- Parce que l'endroit s'appelle le Mosquito. Voilà, on y est, lança-t-il en montrant au bout de la rue l'enseigne clignotante d'un petit moustique, qui volait parmi une nuée d'autres néons éblouissants.
- Vamos, hermanos ! lança Carl avec enthousiasme.

Ed montra son gri-gri à l'imposant videur, qui aquiesca et se poussa pour les laisser entrer.

Une ambiance très différente de celle du Moonlight Sonata les accueillit : dans une salle assez sombre et bondée dont on distinguait mal l'étendue et les recoins, se cotoyaient différents pôles d'attraction. Dans un coin, un groupe d'homme jouait aux cartes, et d'autres regardaient la partie par dessus l'épaule de leur voisin. Plus loin, une femme lassive se déshabillait lentement, sans répondre aux apostrophes des buveurs aguichés. Encore ailleurs, un saxophoniste et un guitariste jouaient un air languissant que l'on écoutait soit avec une certaine torpeur endormie, soit avec un regard lointain, plongé dans d'intenses réflexions ramenées à la surface de l'esprit par le verre qu'ils tenaient à la main... Dans ce brouhaha populeux, les trois amis se frayèrent un chemin tant bien que mal, après avoir reçu leur propre petit moustique métallique.

- Hey Ed ! Comment tu vas ? Je vois que tu as amené de nouvelles recrues, lança un homme coiffé d'un chapeau vieilli et usé.
- Oui, je te présente Carl et Alex. Quelque chose d'intéressant ce soir ?
- Ça, tu peux le dire. Une super occas'. Si j'étais vous, j'attendrais pas pour parier. Vous pouvez gagner gros facilement.
- Ok, mais c'est quoi ? Du poker ?
- Non, des combattants.
- De la boxe ?
- Non, les poissons. Tu connais pas ? C'est des poissons, si tu les mets dans le même bocal, ils s'entretuent.
- OK, je marche. Les mecs, vous en êtes aussi ? demanda Ed.

Alex réfléchit rapidement. L'état des finances n'était pas très bon, mais après tout, il n'était pas obligé de miser beaucoup. Et s'il gagnait il ne miserait que ce qu'il avait gagné avant. Ainsi, il pouvait jouer sans s'inquiéter.

- Je suis partant aussi, accepta Alex, en même temps que Carl.

Ils suivirent donc le type qui venait de leur parler, et qu'Ed semblait connaître. Il les amena vers le fond de la salle, où toute une série d'aquariums étaient alignée le long d'un mur que quelques lampes éclairaient faiblement. Un petit attroupement se créa autour de l'aquarium central. Pendant les préparatifs et la prise des paris, Alex se mit à scruter le reste de la salle ; il observait tout cela comme s'il était étranger à lui-même, et voyait le visage de ses amis s'animer, se mouvoir tandis qu'ils parlaient, ou que les émotions qu'ils ressentaient le déformait. Il regardait tout ce petit spectacle avec une certaine tendresse lointaine. Il avait envie de rester dans cet état retiré de tout, comme blotti dans le fond d'un canapé confortable, ou enveloppé par les bras chauds et doux d'une femme aimante.

17 févr. 2011

Moonlight Sonata - n°17

Ed et Carl, témoins de la scène, avaient compris la nature de la situation qui venait d'avoir lieu, et regardaient leur ami avec un mélange d'inquiétude et de compassion, tandis que Tony, hilare, accueuillait Alex à grands coups de tapes dans le dos.

- Ah bah ça ! Les gars m'ont raconté votre petit jeu ! Eh bah, tu as fait fort ! Je sais pas ce que tu lui a raconté, mais pour la faire fuir comme ça... Hahaha, je ne sais pas si j'ai déjà vu quelque chose d'aussi drôle –  tu n'as jamais été un Don Juan, mais là !
- C'est bon, Tony, lança Ed, assez sèchement.
- Non mais c'est vrai quoi, ça vous fait pas rire ? Paf, elle arrive, il tente son truc, et pouf elle repart aussi sec ! T'es pourtant pas si moche quand même...

Alex ne disait rien, il se contentait de contenir sa colère, la mâchoire serrée.

- « Quand même... » répéta Alex en marmonnant, en regardant ailleurs pour essayer de prendre un semblant d'air détaché.
- Roh, je sens que je t'ai vexé, Alex, s'exclama Tony en riant. Je t'ai vexé hein ? Je l'ai vexé, répéta-t-il pour la troisième fois en prenant Alex et Carl à parti.
- Non mais Tony, t'es con ou tu fais exprès... dit Carl avec un sérieux qu'il n'avait pas eu de la soirée.
- Alors quoi, on a pas le droit de rigoler ? Monsieur se vexe pour un rien, et du coup la soirée devrait être morose. Ce n'est pas de ma faute s'il a toujours été susceptible.
- Susceptible, moi ? demanda soudain Alex, avec un agacement montrant qu'il était très loin d'être détaché.
- Oui, admet le tout de même. Pour la moindre broutille, tu faisais de moi le grand méchant. Il faut toujours que tu sois la victime...
- Mais oui, c'est ça, grommela Alex avec une colère de moins en moins dissimulée.
- Arrête un peu, Tony... s'interposa Carl, pour calmer la situation.
- Et puis je n'y peux rien si Lucy me préférait à toi. Les filles c'est pas ton truc, c'est tout. Tu devrais te remettre en cause un peu, au lieu d'accuser le monde entier.

 Cette fois-ci, c'était trop. Déjà il y avait eu ce truc avec Emma, cette rencontre bizarre, il ne savait pas pourquoi elle avait réagi comme ça, et cela le perturbait. Et si supporter Tony était déjà plus que problématique en temps normal, là, ça ne passait pas. Il alla au comptoir, pour se calmer un peu. Mais cela n'avait aucun effet.
Il voyait Tony, qui riait, comme toujours. Il ricanait, dans son coin, tout content de lui-même, ne remarquant même pas la tête exaspérée d'Ed et Carl. Il buvait son verre, la gorge serrée par la colère. Et là, il croisa son regard. Un regard dédaigneux, et supérieur, accompagné d'un rictus satisfait et stupide.
Il descendit son verre d'une traite, et se dirigea droit vers lui, presque en courant. Il lui envoya une droite en plein visage. Il ressentit alors une vive douleur au poing, ainsi qu'une intense euphorie en voyant la tête effarée de Tony, qui saignait du nez. Il regarda alors Ed et Carl qui eux aussi avaient l'air très surpris, mais un grand sourire apparut très vite sur leur visage. Alex leur fit un signe de tête, et tous les trois ils sortirent, laissant Tony derrière eux, sur le sol, parmi les gens qui avaient déjà repris leurs conversations.


- Vous en aviez rêvé, Kirinov l'a fait, lança Ed après un éclat de rire, une fois qu'ils furent dehors.

La nuit était fraîche et calme. Alex se sentait beaucoup mieux à présent. 

- Ah, vous les russes, il faut toujours que vous nous preniez de vitesse.
- « Vous les russes », rit Alex. Je suis sûrement autant russe que Carl est italien...
- Oh, mais j'ai des racines italiennes si on remonte un peu, argua le Don Juan en question.
- Que faisons-nous, messieurs ? demanda alors Alex, après avoir pris une grande bouffée d'air frais, qu'il savoura avec un peu d'excitation.
- Quand je repense à sa tête, dit Carl en souriant. Je crois que ça va me faire mon mois. Quand je vais raconter ça aux autres... J'espère que tu as lancé une mode, ça défoulerait beaucoup de monde. L'autre jour, il se vantait d'avoir une meilleure carrière que toi, comme il a directement été nommé co-rédacteur en chef. Je crois qu'il sert pas à grand chose dans le journal, mais il est là pour décorer disons, car il a un ami influent qui a fait pression là où il fallait.
- Si je pouvais, je lui en collerais une deuxième, grogna Alex. Quoi que, je pourrais en plus. Mais bon, j'y passerais ma soirée. Trouvons-nous un coin sympa où finir la soirée.
- Je connais un endroit, se souvint alors Ed. Suivez-moi !

9 févr. 2011

Moonlight Sonata - n°16

[ Carl, Ed et Alex sont au Moonlight Sonata – ils ont décider de jouer à un petit jeu : chacun à leur tour, ils doivent tenter de séduire une femme, qu'ils se désignent mutuellement. Carl a remporté son défi, au tour d'Alex...]

*

Au bout d'une poignée de minutes et de gestes plus ou moins discrets d'Ed en direction de Carl pour lui demander de revenir, Alex alla le chercher lui-même.

- Désolé de t'arracher à une si charmante compagnie, Carlito, mais le devoir t'appelle, glissa Alex, qui s'était approché du couple en train de discuter.
- Carlito ? demanda la jeune femme, comme si elle trouvait le surnom mignon. (Alex tâcha de ne pas rire à ce surnom ridicule qu'il venait d'inventer.)
- Oui, et je vous promet que Carlito sera tout à vous très bientôt, si vous voulez bien lui céder votre numéro de téléphone, et nous prêter sa précieuse personne quelques instants après ça.
- Vous parlez bien, dites donc, dit la femme. Vous seriez pas un genre de poète ?
- Seulement le dimanche, et quand l'alcool fait effet, répondit-il avec ironie.
- Ah oui ? s'étonna-t-elle.
- Merci, lança-t-il à celle-ci après qu'elle ait tendu son numéro à Carl, qui se commandait un autre verre pendant ce temps.

Il embarqua alors Carl en le saisissant par le bras, et lui laissa juste le temps d'envoyer un petit baiser à la jeune femme, accompagné d'un « Ciao, bella ».

- Depuis quand tu parles italien ?
- Je sais pas, je trouvais que ça faisait chic. Et puis bon, j'ai des origines espagnoles, c'est un peu pareil.

Alex se contenta de rire.

- Heureusement que je suis venu te chercher, tu t'enracinais.
- C'est elle, elle ne voulait pas me laisser partir. Une vraie folle.

De retour à leur table, tandis que le garçon venait apporter sa commande à Carl, Ed redirigea la conversation sur l'enjeu de la soirée.

- Bon, Kirinov, c'est ton tour. Semprano, franchement, je m'attendais à mieux, mais bon, on ne peut pas nier que tu aies rempli ton objectif, donc...
- Votre amour envers moi vous rend trop exigent, maître, plaisanta Carl. « Tu t'attendais à mieux »... non mais franchement, tu voulais que je fasse quoi ?
- Je sais pas – vu comment tu te vends, je m'attendais à être surpris, admiratif, et franchement, le coup du « Ah mon dieu, quel maladroit, je ne vous ai pas fait mal au moins, ah mais oui, c'est vrai, ma main est sur votre sein, ah, l'enlever oui bien sûr, ne m'en voulez pas, je suis encore un peu choqué », n'importe qui aurait pu le faire, expliqua Ed, taquin.
- C'est que l'exercice n'était pas facile, maîtresse, vous me flanquez une foldingue dans sa bulle et voudriez que je réinvente l'art de la séduction ? Mais si vous me donnez une seconde chance, j'essayerai de gagner mon bon point, ricana-t-il.

Et comme il n'avait pas envie de finir sur cette note de dispute, il lui flanqua dans le dos une grande tape amicale, qui fit tousser Ed.

- Allez, au tour de notre petit Kirinov. Décidons de son sort...

   Ils scrutèrent à nouveau l'assemblée, à la recherche d'un challenge intéressant... mais rien. Comme une ménagère indécise dans un grand magasin, ils examinaient sans conviction l'une pour se reporter sur une autre, qui ne les enthousiasmait pas plus finalement; ils s'emportaient alors rapidement en en voyant une autre, et étaient à nouveau déçus quelques instants plus tard, découvrant avec la même rapidité l'inintérêt de leur nouvelle découverte.

- Eh bien, il n'y a plus grand chose...conclut Ed à voix basse, un peu dépité.
- Et la petite à lunettes qui regarde le pianiste en bavant là bas ? demanda Carl.
- Oh, non. Déjà ça ne représente aucune difficulté, et puis j'aimerais bien lui trouver une fille qui en vaille le coup. Il m'a l'air un peu... je ne sais pas. Disons que ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu en couple, et je pense que ça lui ferait du bien de rencontrer quelqu'un de bien.
- C'est vrai. Mais bon, de toute évidence, il n'y a personne dans cette salle qui soit du niveau, répondit-il, toujours en aparté.
- Alors ? demanda Alex, qui revenait des toilettes.
- Alors, euh... Disons que tu vas aller attendre près de la porte, l'air de rien. Et à la première belle fille qui se pointe – on fera le tri pour toi, on est pas des chiens –, à toi de jouer.
- Pourquoi il faut que j'aille près de la porte ? lança Alex, avec un peu de lassitude.
- Stratégique : si elle vraiment canon, mieux vaut être aux premières loges avant qu'on te pique ta place. Enfin moi je dis ça... conseil d'ami. T'as qu'à te faire passer pour le portier... dit Carl.
- Il faut que tu revoies tes schémas de séduction, mon grand, répondit Alex en riant à moitié. Mais bon, si ça peut vous faire plaisir. Donc, on dit quoi, son numéro ?
- Oui voilà, ça suffira. Allez, va-z-y, lance-toi, et on te fera un petit signe pour te désigner la fille, trancha Ed.

  Alex rejoignit donc son poste, s'adossant contre un mur, près du rideau rouge qui bordait la petite arche séparant le vestibule du reste du bar. Un verre à la main, qu'il sirotait de temps à autres, il meublait l'attente en fixant son attention alternativement sur le concert et sur ses amis. Au bout de quelques minutes, il entendit la porte s'ouvrir. Il regarda alors ses amis, et vit à leur tête que la personne qui arrivait ne devait pas convenir. Un couple entra en effet, et il ne put s'empêcher de remarquer la taille impressionnante – et peu harmonieuse – du fessier de la femme. Il patienta à nouveau, et vit alors qu'un homme avait rejoint Carl et Ed à leur table.
Il aperçut soudain son visage et le reconnut immédiatement. C'était Tony Vangelis, le type qu'il fuyait comme la peste, qu'il avait constamment envie de frapper, et qui, entre autres, lui avait volé sa petite amie au lycée.
Alex et Tony avaient fréquenté le même lycée, et avaient tous les deux grandi à la campagne. Vangelis appartenait à une famille assez aisée, qui avait construit sa fortune sur un business un peu malhonnête de système de retraite pour les personnes âgées, ce qui avait dès le début placé leur relation sous de mauvaises auspices. En effet, loin d'être honteux de ce confort assez mal acquis, Vangelis s'en vantait, et aimait à souligner la supériorité que cela lui octroyait sur le reste de ses congénères. Le temps de l'université était ensuite venu, et ils décidèrent tous deux de suivre des cours de lettres et de journalisme. Alex était assidu, et présentait des capacités prometteuses, quand Tony ne se montrait qu'aux cours dont le professeur était une personnalité connue, qu'il allait voir à la fin du cours pour faire ami-ami, ce qui marchait parfois.
Malgré toutes les crasses qu'il avait pu lui faire, et l'hostilité qu'ils se savaient nourrir réciproquement, il convenait de jouer le jeu, et Vangelis le traitait toujours comme s'il était un de ses grands amis. Tony faisait en effet partie de ces personnes pour qui le nombre de relations semblait prévaloir sur la qualité de celles-ci.
Carl le connaissait également : il l'avait rencontré en même temps qu'Alex, avec qui il avait plusieurs cours en commun. Ed, ami d'enfance de Carl, était rapidement devenu celui d'Alex, et avait aussitôt partagé la haine qu'il nourrissait à l'égard de Tony, qu'il avait pu subir à plusieurs reprises, lors de soirées où ils avaient été invités par des connaissances communes.


Il croisa alors le regard de Ed, qui avait l'air enchanté, et peinait beaucoup à cacher son indifférences médisante. Comme lui, il semblait agacé qu'il vienne gâcher la soirée agréable qu'ils passaient ensemble. Il vit alors Tony tirer une chaise et s'y installer, et poser son regard vers lui. Il dut demander quelquechose à Carl – qui regarda alors Alex avec un air coupable et navré – et se remit à observer Alex avec une sorte d'air goguenard, comme s'il trouvait la situation particulièrement hilarante. Ni Carl, ni Ed ne riaient.

Alex entendit alors un bruit à côté; c'était la porte qui s'ouvrait à nouveau. Il fit un petit signe interrogateur à Ed, qui donna alors son aval, de façon très enthousiaste par un geste qui lui disait d'y aller. Alex prit alors un très court instant pour préparer sa stratégie, et l'air assuré, il se tourna vers la jeune femme qui allait entrer dans la salle en lui disant : « Mademoiselle, pourrais-je avoir l'honneur... »... Et il aperçut Emma, au moins aussi surprise que lui, qui devint toute rouge, et cessa d'avancer.

- Alex, qu'est-ce que tu... vous...

- Alex ne répondit rien, pris au dépourvu.

- Je suis désolée, je ne savais pas que tu venais ici régulièrement, je suis désolée, bredouilla-t-elle avant de s'enfuir aussi vite qu'elle était venue.

Alex resta sur place, immobile et pantois, et mit quelques secondes à se souvenir qu'on l'observait. Leur jeu voulait qu'ils n'avaient qu'une tentative, aussi, il avait perdu. Il retourna donc à leur table, sans rien dire.

1 févr. 2011

Moonlight Sonata - n°15

Alex et Ed se mirent alors à passer la salle en revue, s'échangeant leurs commentaires en aparté.

- Qu'est-ce que tu penses de celle-là ? demanda Ed en désignant une grande rousse à la robe et aux escarpins turquoise, qui dansait, un peu pataude.
- Mof, non...

Au milieu de la pièce, près de la scène, plusieurs jeunes femmes, dont certaines à peine sorties de l'adolescence, se déhanchaient en rythme. D'autres, un peu plus âgées, les regardaient faire, assises à leur table, ou debout près du bar. L'air fier, les aînées regardaient leurs cadettes avec une sorte de supériorité que leur conférait l'âge et l'expérience des choses, à laquelle venait se mêler une pointe de dépit. Avec détachement, plusieurs fumaient, et bavardaient entre elles, ou avec les hommes qui leur tenaient compagnie.
Alex remarqua alors parmi les danseuses une créature à la jolie silhouette, dont la chevelure blonde descendait assez bas dans le dos, qui se trémoussait avec une énergie hors du commun. Pressentant le défi cocasse qu'elle pourrait représenter, il la suggéra à Ed, qui sembla y voir la même promesse, puisqu'il accepta en riant à l'avance.

- Moi qui croyais que vous alliez me lancer sur une vieille grosse hargneuse, j'avoue que je suis plus qu'agréablement surpris. Je m'en vais de ce pas mêler plaisir et devoir, et graver ma réputation dans l'histoire. Gentlemen... lança-t-il à voix basse, après avoir écrasé sa cigarette.

Il se dirigea alors d'un pas décidé vers sa proie. Mais, alors qu'il pensait avoir réussi à établir un contact visuel avec celle-ci, elle tournoya sur elle même, et lui tourna le dos. Il fut alors un peu pris au dépourvu : c'était en effet une étape essentielle de son procédé de chasse que de déstabiliser la donzelle en la fixant avec intensité. Une fois celle-ci troublée, les joues rougies, le regard fuyant, mais le fond de l'âme ému, il s'approchait, et cueillait la fleur, par quelques mots bien choisis et sussurés dans le creux de l'oreille.
Il choisit donc de garder un certain détachement, l'air de rien, et alla s'accouder au bar, pour être à nouveau dans son champ de vision. Il la fixait de toutes ses forces, pour qu'elle sente son regard lourd sur elle, et qu'il puisse enfin capter le sien.
Mais rien à faire : elle continuait à se démener, balançant sa chevelure, agitant toutes les parties de son corps, pivotant autour d'un axe invisible... Elle ne le voyait pas, ni lui, ni le reste de la petite foule qui occupait la salle, toute absorbée qu'elle était par la musique. Il resta alors à son poste, un peu embarassé, sentant qu'il était en train de perdre la face devant l'oeil gourmand et scrutateur de ses amis et futurs concurrents...
Il décida alors de jouer le jeu avec classe, et se mit à danser nonchalamment, pour s'approcher de sa cible, se frayant, en quelques déhanchés joliment négociés, un chemin parmi les autres danseurs. Ed et Alex sentaient monter en eux une incontrôlable envie de rire, et observaient la scène avec une délectation qui était autant dûe à l'allure de Carl qu'à sa chorégraphie. Elle avait cette part de ridicule maîtrisé qui prouvait son esprit et son autodérision, que son combat plus ou moins maitrisé pour attirer l'attention de sa proie rendait irrésistible. L'exercice était difficile : il s'agissait de capter le regard de cette fille échevelée qui ne semblait le poser sur rien à part ses propres gesticulations, tout en ayant pas l'air de montrer que c'était là son intention.

Il choisit alors le parti de danser tout près d'elle, mais de ne la regarder qu'à des moments décisifs, où il sentait qu'elle se tournait un peu plus vers lui. Il manqua plusieurs fois son coup, et lança un regard de braise à ce qui était redevenu une épaule ou une chevelure déchaînée. « Danser » était un grand mot à vrai dire : il se contentait plus de faire de petits pas en rythme, et de sobres mouvements d'épaule, accompagné de temps en temps par un geste plus ou moins précis de la main, dont il ne savait visiblement pas quoi faire. Il la rangea finalement dans sa poche, et reprit un air décontracté.
Las d'attendre qu'elle sorte de sa petite transe, il fit soudain semblant de trébucher, et tomba sur elle. Elle poussa un petit cri qui fit rire aux éclats les deux amis qui guettaient la scène discrètement, un peu plus loin.
- Excusez-moi, dit-il avec une fausse confusion, que son grand sourire révélait. Mais il faut avouer que je ne suis jamais aussi bien tombé.
- Ah, euh, il n'y a pas de mal, répondit-elle, un peu sonnée.
- Non, vraiment, je voudrais me faire pardonner. Laissez-moi vous offrir un verre, le temps que vous vous remettiez... proposa-t-il avec un air appuyé, et un peu de précipitation.
- Très bien, merci, répondit-elle en rougissant.

Alors qu'ils se dirigeaient tous deux vers le bar, Ed lança à Alex, un peu déçu : « Il a tout de même choisi la solution de facilité. Très bien, il a réussi son défi, mais sans panache. Notre Don Juan a encore du chemin à faire, si tu veux mon avis. Ça va être à toi, mon petit. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que toi, tu ne vas pas me décevoir... »


23 janv. 2011

Moonlight Sonata - n°14

L'air était un peu frais, et la nuit finissait de tomber quand Alex partit en direction du Leyton. Il admirait les enseignes lumineuses, qui brillaient un peu partout autour de lui, et y voyait la gaie annonce de la soirée à venir, qui le réjouissait beaucoup. Il avait cette tendance à se refermer sur lui-même parfois, quand il vivait des choses fortes par exemple, et comme pour se concentrer sur l'évènement, il élaguait tout autour de lui : il ne sortait presque plus, ne voyait plus grand monde, réduisait ses sorties au minimum. Au bout d'un moment, cet isolement le rendait irritable et l'imprégnait d'une sorte de mollesse qu'il détestait. Aussi chaque retour à la vie, comme celui de ce soir-là, était une petite renaissance.

Il entendait les gens parler et s'agiter autour de lui, laissait le vent léger s'infiltrer entre ses doigts, examinait avec plaisir les petits détails qu'il remarquait autour de lui : un sourire, un regard, un rire un peu faux, une discussion animée... Il aimait voir tous ces gens, enfoncés dans leur existence, qui la vivaient sans trop voir le grand tableau auquel ils participaient.

Il arriva au Leyton vers 21h10, et remarqua aussitôt Ed assis à une banquette un peu plus loin. L'endroit était assez chic ; là, près du bar, de petit groupes de jeunes gens bavardaient avec un peu affectation. Il passa au bar se commander un scotch, et vint s'asseoir aux côtés d'Ed, qui tenait son regard sombre fixé sur son verre au contenu ambré.

- Kirinov ! Merci, j'ai eu peur que personne ne vienne.

Ed avait la manie d'appeler les gens par leur nom de famille. Lui-même se nommait en réalité Edmond Valmy, et avait dû attraper ce tic durant les quelques années qu'il avait passées dans les cercles intellectuels qui sévissaient à Montmartre. Ces quelques années parisiennes avaient fini de faire de lui ce qui n'était encore que des tendances quand Alex l'avait connu au lycée. Ed avait cette intelligence perçante et mal assise qui le rendait aussi tourmenté que lunatique. Il était souvent mal habillé et faisait arborer à son visage un air austère, mais son regard troublant et ses traits fins le rendaient touchant. Alex lui serra la main et s'assit près de lui. Il répondit au serveur venu prendre sa commande, et se mit à inspecter les lieux, autant pour observer l'univers dans lequel il se trouvait que pour y trouver un sujet de conversation. Ed était en effet un ami de longue date, mais avec qui il n'avait jamais entretenu de liens très intimes; il l'appréciait pourtant beaucoup, et se sentait coupable de ne pas trouver de sujet à aborder. Aussi, il se contenta d'une question assez vague, et qu'il trouva insipide : « Alors, ça se passe bien à ton boulot ? »

- Mhh oui, j'ai mon petit train-train... Mais je fais des choses assez diverses ces temps-ci, donc c'est assez intéressant. Je travaille pour une agence de pub, mais aussi sur un projet de bande dessinée avec un ami, ça me plait bien.

Et ils continuèrent à parler de leurs projets tranquillement. Alex était surpris de voir à quel point leur conversation était profonde et intéressante ; il avait certes toujours considéré Ed comme quelqu'un de très spirituel, mais n'avais jamais eu l'occasion de constater qu'il n'avait pas besoin de parler de choses  complexes pour l'être. Sans trop parler, il montrait qu'il s'intéressait aux propos de son interlocuteur, et nourrissait la conversation de remarques efficaces et pertinentes qui auraient pu la faire durer des heures sans blancs embarassants ni opinions convenues.

Carl arriva alors, cigare à la bouche, vêtu d'une chemise pourpre et d'un costume sombre. Ses cheveux, comme à chaque fois qu'il sortait, étaient ramenés en arrière, en un désordre savant et élégant. En les voyant, il souria largement, et après avoir écrasé son cigare, il les salua d'une vigoureuse poignée de main.
- Bon, les gars, ça vous dirait qu'on se boive un verre ailleurs ? Ya un type qui me revient pas trop là bas. Enfin c'est réciproque, vu que sa femme était folle de moi, dit-il en riant.

Ils acquiescèrent, mirent leurs manteaux et sortirent. Comme ils ne savaient pas où aller, Alex leur proposa d'aller au Moonlight Sonata, ce qu'ils firent.

Ils marchèrent pendant un gros quart d'heure, se racontant les dernières nouvelles, se faisant de petits commentaires sur les femmes qu'ils croisaient – Carl était spécialiste en la matière, et trouvait toujours un mot d'esprit à faire ; son côté Don Juan était un peu sa marque de fabrique.

Ils arrivèrent au Moonlight Sonata, dont le néon d'un beau bleu grésillait comme à son habitude. Alex était heureux d'y amener ses amis, et ne se souciait pas d'y croiser Emma. Et justement, fort de la présence d'Ed et Carl, il lui prouverait par son indifférence la facilité qu'il avait eu à passer à autre chose. Mais Emma n'était pas là. Ils allèrent s'installer à une table au fond de la salle, à côté d'une assemblée de jeunes femmes émèchées qui gloussaient à fréquence régulière.

Carl paya la tournée, et Alex prit le temps de savourer la mélodie douce que jouait avec brio le trompettiste pendant que Carl taquinait Ed. Pendant quelques instants, il se vit comme de l'extérieur, avec ses amis et dans ce cadre agréable, et cette vision le réjouit. Aussi reprit-il gaiement part à la discussion.

- Allez Ed, oublie la... Après, je comprends que ça fasse longtemps et que tu ne saches plus comment t'y prendre pour séduire la donzelle. Mais j'ai confiance, franchement. Déjà tu es loin d'être con, ça c'est évident – bon après, ça suffit pas, c'est encore plus évident. Mais ton petit regard de chien battu, ça les fait craquer. Je te demande pas de te jeter dans le grand bain tout de suite, mais entraîne toi au moins un peu. On va te trouver un petit bassin. Ou alors, même, tu as le pédiluve à disposition, dit-il en riant, accompagnant ces mots d'un geste de la tête vers la basse-cour voisine.

Alex éclata de rire.

- Rien ne nous prouve que ta légende est fondée, Carl, lança-t-il alors en riant. Je suggère donc que tu fasses la première démonstration. Faisons un petit jeu. On te désigne la fille. Si tu réussis à avoir son numéro, tu choisiras ma proie, et j'en ferai de même pour Ed.
- Marché conclu ! s'exclama Carl en reposant son verre brusquement. Tu vas voir si ma légende est fondée. N'hésite pas à choisir dans le grand bain.

29 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°13

9 h, le réveil sonna. Alex l'éteint aussitôt et se leva. Il alla prendre une douche. Il avait légèrement mal à la tête, mais l'esprit clair.
Il repensait à hier et eut honte de s'être laissé aller ainsi. Ecrire de la poésie, et puis quoi encore. Non qu'il trouvât cela ridicule en soit, mais raconter ses peines amoureuses dans des poèmes pleins de sanglots, très peu pour lui. Décidément, cette Emma avait fait de lui une mauviette. Il l'oublierait, et cela serait très bien. Il en avait vu d'autres.

Il sortit de sa douche ruisselant et de bonne humeur, engloutit un croissant avec son café, et sortit voir un de ses amis qui travaillait dans un atelier à quelques arrêts de bus de là. Ils s'étaient rencontrés au journal, pour lequel son ami Carl avait travaillé quelques mois en tant que photographe. Depuis, il faisait des photos de mode, ce qu'il trouvait beaucoup plus lucratif et stimulant.

- Alex ! Ça fait un bail ! Tu as finalement décidé de sortir de ton trou ?
- Oui, il faut croire que j'étais dans une mauvaise passe...
- Ha ! Si tu veux de bonnes passes, je connais quelques adresses, lança Carl en lui donnant une tape sur l'épaule.

Alex lui lança un léger regard de réprobation, et regardant les photos qui séchaient sur le fil, dit :

- Je vois que tu ne t'ennuies pas de ton côté en tout cas, en prenant l'une des photos dans ses mains.
- Ôte tes sales pattes de là, elles sèchent encore, les petites. D'ailleurs, on sort avec Ed ce soir, t'as qu'à venir avec nous. Si vous êtes sages, je vous présenterai peut-être quelques unes de ces dames.
- C'est bien pour te faire plaisir, répondit Alex en riant. Et puis ça fait longtemps que j'ai pas vu Ed. Il est toujours avec sa blonde hystérique ?
- Ouais. Mais il a appris qu'elle l'avait trompé. Il était assez furax dans un premier temps, mais il est dingue d'elle donc il a pas eu les tripes de la quitter. Du coup, ils – enfin, surtout elle, si tu veux mon avis – ont convenu qu'ils allaient se mettre dans une sorte de relation libre, comme ça elle pourrait se taper tous les types qu'elle voudrait... mais lui, il est trop amoureux, donc il se tape rien du tout, et il crève juste de jalousie à chaque fois qu'il l'entend parler à d'autres types... ça m'énerve un peu qu'il accepte de se laisser piétiner comme ça, je t'avoue.
- C'est dingue. Surtout qu'Ed c'était pas le dernier à flirter avec tout ce qui passait dès que sa dame avait le dos tourné...
- Il est vraiment accro à elle en fait ; je t'avoue que c'est aussi pour ça que je voudrais qu'il sorte ce soir. Histoire qu'il voie un peu d'autres horizons. J'aime pas l'infidélité, d'ailleurs c'est pas mon genre, vu que j'ai encore jamais eu de petite amie de longue date, mais j'avoue que je préférais comme il était avant.
- Ça me fait mal au coeur de le voir comme ça.

Carl était un homme plutôt séduisant, sans trop de charme, mais bien fait. Il relevait le col de sa chemise, et s'entourait toujours des volutes de fumée des cigarettes qu'il enchaînait. Il avait un regard perçant, et une chevalière à la main droite. Au début, il n'avait pas fait bonne impression à Alex : il détestait les types qui se donnaient de grands airs de playboys. Mais ils avaient été amenés à se parler, et il s'était vite rendu compte que derrière cette façade se cachait un homme aux principes justes, d'une grande gentillesse et sur qui l'on pouvait compter.

Ils convinrent de se retrouver au bar Leyton, l'un des lieux branchés de la ville, à 21h.

Alex repartit, le laissant travailler dans la lumière rouge qui baignait son labo de développement. Il s'acheta un sandwich dans le centre ville, et partit à son bureau. Il s'y réfugia quelques instants, réfléchit sur ce qui se dirait probablement, et sur les revendications qu'il comptait avancer, et se décida finalement à aller frapper à la porte de son patron.

- Ah Alex, c'est toi. Tu arrives bien. Assieds-toi, dit-il en s'éclaircissant la gorge. Ecoute...

Alex le laissa parler, ne sachant à quoi s'attendre.

- Ecoute, tu as raison, tu as le droit de prétendre à autre chose qu'à la nécro, étant donnés ton parcours et ton profil. D'ailleurs, la veuve Angelo a été très contente du papier que tu as fait. Donc voilà, je te propose un poste de permanent. Tu te chargeras des interviews importantes.
- Très bien, mais je veux aussi couvrir les sujets politiques.
- Alex, j'espère que tu te rends compte qu'on t'offre déjà un bien meilleur poste...
- En même temps, c'est tout mérité après m'avoir laissé moisir trois ans à la nécro, non ?
- Moisir, moisir...
- J'ai perdu patience, voyez-vous. Donc soit je peux couvrir l'actualité politique, soit je vais trouver des employeurs plus reconnaissants ailleurs.
- Je n'aime pas ce ton. Mais soit : je te laisse faire un essai. Si tu te plantes, tu n'auras que les interviews, ce qui est déjà bien. Et si ça se passe bien, voilà.
- Vous ne serez pas déçu, dit-il en sortant, sans attendre d'autres instructions.

Il fit demi-tour et revint dans le bureau.

- Ah, donc je suppose que vous allez me donner un vrai bureau, maintenant ?
- Mais oui, mais oui, vois ça avec ma secrétaire, grommela-t-il en le chassant d'un geste de la main.

Ce qu'il fit immédiatement, et il laissa à celle-ci l'article qu'il avait écrit la veille, afin qu'il soit publié dans le journal du lendemain.

27 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°12

Il n'arrivait pas à dormir. Il ne cessait de ressasser les mêmes idées dans sa tête. Le ventre crispé et la gorge nouée, il se sentait en colère et humilié. Il n'était pas du genre à se laisser avoir par des chimères. Il n'était pas quelqu'un de faible, et pourtant, elle avait fait de lui son jouet, sa marionnette. Mais ce qu'il avait vu en elle, ou ce qu'il avait voulu y voir était si beau... trop beau justement. Il aurait dû se méfier. En fait, il s'en voulait surtout de s'être autant livré à quelqu'un qui ne lui avait finalement jamais demandé de le faire. Elle ne lui avait jamais rien vraiment demandé d'ailleurs, à part de lui rendre ce qui lui appartenait.
Il ne voulait plus y penser. Il voulait l'effacer de son esprit, de sa mémoire.

Mais rien à faire, il ne s'endormait pas, remâchant la même amertume, la même colère qui l'étranglait. Aussi il se leva, passa l'un de ses disques favoris, et se mit à écrire, ce qu'il n'avait pas fait depuis au moins deux ans.

Alex écrivait de temps en temps. Il avait commencé assez jeune, mais, persuadé qu'il était assez médiocre, il se décourageait à chaque fois, et abandonnait au bout de quelques tentatives. A chaque fois, il rajoutait ainsi quelques pages à un tiroir plein d'oeuvres inachevées. Mais toujours, une sorte de besoin, d'espoir le poussait à réessayer, à reprendre son stylo. Et il se lançait comme à chaque fois dans ce grand travail de démiurge : il bâtissait des univers – à chaque fois plus habilement, bénéficiant de ses expériences passées – qu'il laissait ensuite prendre la poussière, par honte et par dépit.

Il plaça son nouveau récit en été, dans un pays plein de soleil et de chaleur. Autour de la piscine d'un hôtel chic, parmi d'autres clients plutôt attrayants et bronzés, un couple dansait sur un air à la fois rythmé et langoureux.
Alex marqua un petit temps d'hésitation : c'était assez mauvais, ou, au mieux, c'était bien parti pour l'être. Mais il avait envie de se faire plaisir, et n'avait pas la tête à chercher une intrigue complexe, ni à s'évertuer à multiplier les trouvailles stylistiques.
Non, finalement, cela ne l'inspirait pas. Il fit une boule de son brouillon, et la jeta à la poubelle. Il en prit une autre, et alla changer de disque, de la musique classique cette fois. Il resta pendant de longues minutes, les coudes sur sa feuille, une main sur la bouche, à écouter les notes s'égrainer, les harmonies, les mouvements des vagues musicales... Il voyait une femme aimée lui sourire, s'allonger à ses côtés dans l'herbe fraîche. Et toute son âme était envahie par un sentiment étrange, par une nostalgie pour ce qui n'existait pas. Et chaque mouvement musical qui se faisait plus prégnant, plus déchirant lui criait ce manque. Il sentait ses doigts aimants s'enfouir dans une douce chevelure ; mais il ouvrait les yeux, et n'apercevait que le néant auquel son fantasme faisait place. Mais ce qui était bien réel, c'était cette couleur délicate, qui venait peindre son humeur et ses rêves présents – et qui donnaient à cette mélancolie une sorte de sentiment d'orgueil. Et pourtant, l'air changeait, et la couleur, bien qu'absolue à ses yeux quelques secondes auparavant, se transformait aussi.
Il reprit son stylo en main... Non, décidément, il n'écrirait rien de bon ce soir. Il trouvait cela dommage, car il avait l'impression que ce qui se passait en lui méritait d'être dépeint. Aussi, il se recoucha, et dans le noir, continua à assister aux tempêtes que la musique soulevait en lui. Il s'émouvait, s'émerveillait de chaque note, et celles-ci retentissaient en lui comme autant de jubilés, de petites portes ouvertes sur un grand quelque chose indicible. Dans la contemplation de sa douleur présente, il comprenait beaucoup de choses, de ces choses qui n'ont pas de nom, mais qui embrassent le gigantesque. Il était comme une coque de noix ballottée sur de grandes vagues sombres.
Il contemplait cela, et se réfugiait dans la douce pensée d'une femme qui l'aimerait, qui serait digne d'être aimée par lui et qui ne lui mentirait pas ; elle serait toute à lui, et s'emparerait de lui.

Au bout d'un petit moment, il s'endormit.

19 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°11

Ils décidèrent de terminer leur soirée dans un petit cabaret qui se trouvait non loin du restaurant dans lequel ils avaient dîné. Ils prirent place à l'une des tables qui entouraient la scène, et Archy commanda à boire pour tout le monde. Martha, loin d'être refroidie par l'attitude distante d'Alex, commentait tout ce qui se présentait à ses yeux. Après s'être extasiée sur la lumière tamisée de l'endroit, sur la couleur des rideaux et des banquettes, et sur la robe de Martha, sans parler de… Alex s'ennuyait mortellement. Le velours du rideau, il le connaissait déjà par coeur : il y fixait son attention depuis une éternité, espérant y trouver une voie de sortie par l'imaginaire. Un pli devenait un gouffre dessiné dans des terres lointaines, la texture voluptueuse du tissu, la peau d'une femme. Mais quand une intonation de voix, une apostrophe le ramenait à la conversation, il voyait le spécimen qu'il avait à ses côtés et se désespérait. Il était d'habitude plutôt proche de son frère, mais cette petite trahison lui donnait l'impression qu'il ignorait tout de lui; aussi lui en voulait-il et une distance nouvelle s'installa entre eux. Quant à Annah, elle n'avait finalement pas fait grand chose, mais la voir discuter comme si de rien n'était avec cette pintade l'énervait tout autant. Il détestait ces gens qui emmerdaient les autres, sans le vouloir et sans en avoir l'air... c'était une situation sans issue, dans laquelle personne n'avait rien à gagner.

Le spectacle commençait : une nouvelle musique, plus forte et plus énergique retentit, et les rideaux s'ouvrirent, laissant apparaître une scène encore plongée dans l'obscurité. Ce fut comme une bouffée d'air frais pour Alex : enfin quelque chose pour le distraire. Quatre hommes en costume et noeuds papillons arrivèrent sur scène, et commencèrent à claquer des doigts. Un homme assis à une table voisine, siffla. Alex le regarda, et fut frappé par ce visage qu'il avait déjà vu quelque part. A ses côtés, deux femmes et un homme. L'une des femmes avait l'air coquette, et un visage qui, sans être particulièrement intéressant, avait son petit charme. L'autre au contraire, semblait peu préoccupée par son apparence, mais avait des yeux d'un bleu profond, qui lui conféraient une beauté froide. L'autre homme, à peine plus grand que les dames, avait un air sympathique, et un peu enfantin; il observait le spectacle avec malice. Alex regarda la scène à nouveau, cinq femmes avaient à présent rejoint les danseurs en costume: l'une chantait, pendant que les autres dansaient avec leurs partenaires masculins. 

La chanson était agréable, et parlait d'un homme qui connaissait plusieurs désillusions amoureuses, ce sur un air plutôt guilleret. Les femmes portaient des bustiers de soie rose pale qui les mettaient en valeur, et des collants sombres. Elles se déplaçaient avec légèreté et sensualité, et étaient comme des ornements pour la chanteuse. Celle-ci avait une très belle voix, et était une femme pulpeuse, qui lançait aux messieurs des premiers rangs des regards envoûtants. Alex n'y fut d'ailleurs pas insensible. Il remarqua alors l'une des danseuses, brune et gracieuse, qui dansait avec un grand sourire : il eut l'impression de voir Emma. Décidément, c'était la soirée. Et plus il la regardait, plus cela devenait une certitude. Il pouvait se tromper, avec les projecteurs qui rendaient son teint trop éclatant, et le maquillage pâle, mais il reconnaissait en ce visage ce je ne sais quoi qui fit battre son coeur plus fort. Il vit alors que le jeune homme qu'il avait remarqué plus tôt, dont les cheveux étaient d'un rouge éclatant, faisait des petits signes à cette jeune femme.
Emma. Mais oui, c'était elle. Mais si c'était elle, que faisait-elle ici ? Elle ne lui avait jamais parlé du cabaret, et même s'il avait déjà pu la voir danser, il l'imaginait mal accepter ce genre de travail. Non, ça ne pouvait pas être elle — elle devait l'obséder, et du coup il la voyait partout. Il n'avait jamais été très physionomiste à vrai dire. Il se dit alors que s'il la fixait, il y aurait bien un moment où son regard croiserait le sien, et qu'il verrait à sa réaction – ou à son absence de réaction – si elle était bien celle qu'il croyait ou non.

Elle dut sentir ce regard qui suivait chacun de ses pas, puisque, quelques instants plus tard, ses yeux se posèrent sur lui. Elle eut l'air surprise, esquissa un sourire et lui fit un petit clin d'oeil avant de disparaître derrière une des autres danseuses. La danse se termina rapidement, et elle quitta la scène.
Alex avait envie d'aller la voir et de lui parler, mais ne voulait pas de se justifier auprès de son frère; il cessa d'hésiter quand il vit que le jeune homme aux cheveux rouges à côté de lui se leva et partit en direction des coulisses. Il prétexta qu'il devait aller aux toilettes, et le suivit, passa les quelques portes qui séparaient la salle de la partie plus privée du lieu, et, un peu timide, parcourut les couloirs tout en souriant aux danseuses qui discutaient. Il aperçut alors la chevelure brune d'Emma. L'homme aux cheveux rouges venait d'entrer dans sa loge. Qui était-il ? Cela l'agaçait. Il s'avança pourtant jusqu'au pas de sa porte, et y resta quelques instants, n'osant pas entrer. 

- Alex ! appela Emma qui l'avait aperçu, en souriant. Je ne savais pas que tu devais venir. Je ne me rappelais pas t'avoir dit que je dansais d'ailleurs.
- Non, tu ne me l'avais pas dit.
- Emma, tu es sûre que ça va ? Demanda l'autre homme, qui regardait Alex d'un air suspicieux.
- Mais oui, c'est un ami. D'ailleurs, laisse nous Jaques. Merci d'être venu me voir, c'est très gentil. Je viendrai vous retrouver tout à l'heure, nous irons fêter ça, dit-elle en l'embrassant sur la joue.

Il sortit, et quand il eut fermé la porte, Alex demanda :

- Ce n'est pas ton … ?
- Mon « homme » ? continua-t-elle en souriant. Non, il ne mange pas de ce pain là, à vrai dire. C'est Jaques, un ami très cher. Nous nous connaissons depuis longtemps.
- C'est étrange, j'ai cette impression... comme si je l'avais déjà rencontré.
- Oui, et c'est le cas, répondit-elle, mi-sérieuse, mi-rieuse.

En voyant la tête perplexe d'Alexei, elle continua.

- Tu l'as croisé en bas de ton immeuble, il t'a parlé pour me laisser le temps de ressortir de chez toi.
- De ressortir de chez moi ? s'exclama Alex, surpris et un peu énervé.
- Oui, je m'y étais introduite pour récupérer mes affaires. Je savais où tu habitais car je t'avais suivi. Cela m'agaçait que tu ne me les rende pas, donc j'avais décidé de les récupérer par moi-même. Mais elles n'y étaient pas, et tu connais la suite...
- Je n'en reviens pas. Tu joues les petites donneuses de leçon, tu boudes et me traites comme un enfant qui devrait regagner tes faveurs, mais tu ne vaux pas beaucoup mieux. Enfin, non, tu ne vaux pas mieux. Moi au moins je suis honnête. Toi, tu joues – ah oui, c'est amusant de jouer avec les gens. Tiens, moi qui m'étonnais que tu danses ici, ça ne me surprend plus maintenant.
- Pourquoi, qu'est-ce que tu veux dire ?
- Oh, tu le sais très bien. Tout ton petit jeu... Tu attises, tu fais tout pour être désirée, et après, tu joues les saintes-nitouche. Là, tu te vends, et après tu voudrais qu'on voie comme tu es un esprit libre, qui ne se compromet pas, jamais. Je croyais que tu avais un bel esprit, mais de toute évidence je me suis trompé. Tu fais semblant, tu te donnes des grands airs, et c'est tout. Tu m'écoeures.
- Alex...

Mais il partit, claqua la porte derrière lui, revint à sa table, annonça froidement qu'il ne se sentait pas très bien, et sortit. Il sentait sa gorge se serrer, une boule de colère dans son ventre. La mâchoire crispée, il rentra chez lui, et se coucha tout habillé.

13 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°10

Emma Cugat est la jeune femme mystérieuse qu'Alex, notre protagoniste, avait rencontrée au Moonlight Sonata. Elle y avait oublié son imperméable, dans lequel il avait trouvé deux objets : un sifflet et un livre. Après s'être fâchée avec Alexei, dont le petit chantage l'indignait, Emma lui avait confié ce qu'ils représentaient à ses yeux : le livre est tout simplement son préféré, et le sifflet un cadeau de son petit-ami, chauffeur de taxi. Mais l'implication d'Alex dans leur relation lui a valu une amitié naissante avec Emma, dont il sent amoureux. Sinon, côté travail, Alex avait menacé son patron de démissionner si l'on ne lui attribuait pas le poste qu'il méritait après tant d'années. 


Quand le lendemain matin, Alex descendit chercher son courrier, tasse de café à la main, il trouva dans sa boîte à lettres deux enveloppes. L'une venait de son travail, et l'autre de son frère Archy. De retour dans son appartement, il les ouvrit.

«  Ne crois pas que je te néglige. Passes à mon bureau demain en début d'après midi, nous en discuterons.
B.M »

Ça augurait quelque chose de bon, aussi Alex fut-il de bonne humeur, lorsqu'il lut la deuxième.

«  Salut Alex, j'espère que tu te souviens qu'on était censés venir te voir aujourd'hui, dans la soirée ?
Si jamais ça pose problème — je sais que t'es pas le type le plus organisé du monde —  passe moi un coup de fil, je suis à l'Ataraxia, chambre 215. Annah a invité une amie à elle, comme ça on pourra sortir tous les quatre, ça sera sympa. Donc fais toi beau, et rejoins nous à l'hôtel vers 20h.
Bonne journée, et à ce soir j'espère.
Archy »

S'il était content de revoir son frère, cette idée de rendez-vous arrangé l'agaçait. Déjà, il n'avait aucune envie de rencontrer une femme qui évaluerait le parti qu'il représente, et il n'était pas plus d'humeur à jouer au type parfait. Annah, la femme de son frère, était pourtant une femme qu'il estimait beaucoup — cette idée un peu farfelue l'étonnait donc, venant d'elle. Rechignant à appeler son frère pour discuter de ce point qui devait déjà être confirmé auprès de la femme en question, il se résolut à la chose.

La journée se passa assez lentement : il fit quelque courses, lut un des livres qui traînait sur sa table de chevet depuis des mois, et écrit un papier sur un récent scandale politique qui avait éclaté dans la ville. Si son patron lui annonçait demain qu'il était promu au rang de reporter, ça serait toujours ça de fait, se disait-il. Et cette affaire l'intéressait. Sans être un révolutionnaire actif, Alex s'intéressait à l'ordre du monde. L'injustice le révoltait, et il s'en voulait beaucoup de ne rien faire pour la combattre. Seulement, il ne savait pas comment s'y prendre. Il serrait la mâchoire de rage en entendant les petites intrigues de ces puissants oublieux des centaines, des milliers de personnes dont ils causaient la misère. Mais justement, les puissants sont puissants, et voir que ce genre de nouvelles semblait indifférer le plus grand nombre le désespérait encore plus. Alors il ne savait pas quoi faire, et ne faisait rien, et s'en voulait. Aussi, dénoncer quelque situation dans un papier était déjà une petite consolation à ses yeux, même si elle ne faisait que souligner son impuissance.

Après avoir mis le point final à son papier, il se rendit dans sa salle de bain pour vérifier qu'il était présentable, revêtit un costume ordinaire mais toutefois élégant, et partit à l'Ataraxia.
Quand il arriva, il les aperçut qui discutaient près de la réception. Il reconnut son frère, qui portait un costume gris foncé, et dont les cheveux jadis rasés étaient à présent juste assez long pour esquisser des boucles. Sa femme, une jolie brune simple mais au sourire toujours radieux, portait une robe rouge assez classique, et lui parlait avec animation. La troisième personne, cette femme en apparence tout ce qu'il y avait de plus neutre — cheveux châtains, visage bien fait mais sans charme, silhouette sans faute, mais sans attrait non plus — devait donc être son « rencard », comme les gens disaient. « Super », pensa-t-il, morne, avant de s'approcher d'eux.

- Ah, Alex ! Tu es venu ! Comme tu n'as pas répondu à mon message, je n'étais pas sûr, s'exclama son frère en le voyant.
- Ça faisait longtemps, je suis content, répondit-il en lui serrant la main avec vigueur. Annah, toujours aussi... Comment vas-tu ?

Il s'était retenu au dernier moment de complimenter sa belle-soeur, de peur de vexer l'autre, à qui son honnêteté l'empêchait d'en faire, et avait enchaîné maladroitement.

- Je vais très bien, merci, répondit-elle en souriant. Je te présente mon amie Martha, elle voulait visiter la ville.
- Bonsoir Marta, alors, ça vous plaît ?
- Oui, c'est grand, répondit-elle.

Elle eut un regard tel qu'il ne sut dire si ce qu'elle venait de dire était salace ou seulement inintéressant. Il se reprit, et essaya de ne pas partir avec un mauvais a priori sur elle.

- Allons-y, j'ai faim moi, lança alors Archy, en ouvrant la porte aux dames.
- Ah, tu ne voulais pas dîner au restaurant de l'hôtel? demanda Alex.
- Non, autant aller ailleurs, tu dois connaître des endroits sympas ?
- Oui oui, allons y à pied, comme ça Martha pourra découvrir... répondit-il tandis qu'ils sortaient.

Il passa alors en revue les différents endroits qu'il connaissait et où il pourrait les amener. Le Moonlight Sonata faisait aussi restaurant, mais pas question de les y amener, il aurait honte de croiser Emma en leur compagnie. Il se souvint alors d'un petit restaurant indien, au coin de la rue, où la nourriture était bonne, et où la musique pourrait couvrir les silences gênants qui ponctueraient sans doute sa conversation avec Martha.

Une fois arrivés au Shangri-La et installés à une table près du chanteur qui jouait du sitar, Archy et Annah commencèrent à lui raconter les ennuis qu'ils rencontraient pour les travaux dans leur nouvelle maison. Il les écoutait, et de temps en temps regardait Martha, qui semblait s'ennuyer comme une brique un jour de pluie, et jouait avec sa serviette. Il lui demanda alors si le cadre lui plaisait, et si elle aimait manger indien.

- J'avoue que je ne connais pas. Mais c'est toujours bien de renouer avec ses racines.
- Ah vous êtes indienne ?
- Non, à vrai dire, mes grands-parents étaient écossais, mais je n'en suis pas moins américaine... Donc les indiens sont un peu mes ancêtres aussi.

Alex regarda alors son frère, pour voir s'il avait entendu ce qu'elle venait de sortir. Mais Archy parlait à sa femme, aussi il fut à la fois déçu d'être le seul à avoir entendu la chose, et fatigué de devoir y répondre. « Je crois que vous confondez les indiens d'Amérique, les « peau rouge », et ceux d'Inde, qui vivent en Asie... Ici c'est un restaurant de cuisine indienne d'Asie. Il trouva la chose mal formulée, mais la réponse de son interlocutrice l'atterra encore plus.

- Pourtant ils ne sont pas jaunes...
- Tous les asiatiques ne sont pas jaunes.
- Si vous le dites...

Il s'excusa alors, et se rendit aux toilettes, où il se passa de l'eau sur le visage, et se retint de se cogner la tête contre un mur. Son frère l'y rejoignit quelques instants plus tard.

- Alex, ça va ? Je n'ai pas l'impression que le courant passe entre toi et Martha ?
- Comment pourrait-il passer ? Je me demande ce qui me outre le plus : que tu essayes de me caser comme une mère castratrice ou que tu essayes de me caser avec cette...fille.
- Je n'essaye pas de te caser, c'est juste que je pensais qu'un peu de compagnie te ferait plaisir. Je suis marié depuis 4 ans maintenant, et toi toujours pas. Je m'en fais un peu pour toi, voilà tout.
- Eh bien arrête. Tu vis à la campagne, à la campagne, c'est différent.
- En quoi c'est différent ? Ah, voilà, tu me rejoues le refrain du petit citadin qui vit dans des sphères aux lois à part.
- Mais pas du tout, c'est juste que je n'ai pas BESOIN d'être marié. On dirait une espèce de règle maladive chez vous. Je n'ai pas besoin de me marier pour être heureux et être quelqu'un. Alors avec cette fille... l'horreur.
- Je suis très heureux depuis que je suis avec Annah, je voulais juste que tu connaisses ce même bonheur.
- Si tu trouves que Martha ressemble à Annah, alors il doit être beau, ton mariage.
- Arrête de faire du mauvais esprit. Je ne connaissais pas Martha avant, OK ? Mais ça valait le coup d'essayer.
- Oui, vu que c'est moi qui me la colle. Je te le répète, je n'ai besoin de personne d'autre, donc laisse moi tranquille à l'avenir, avec tes plans de marieuse bigleuse.

Ils revinrent à table, un peu fâchés, et mangèrent leur premier plat en silence. Ils se remirent finalement à bavarder jusqu'à la fin du repas, les frères oublièrent leur petite dispute, et Martha ne participa à la discussion que par des remarques d'une brillante insipidité.

4 déc. 2010

Moonlight Sonata - n°9

-  Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Emma, alors qu'ils étaient assis au bar, après avoir beaucoup dansé.
-  Allons nous promener, si vous voulez, proposa-t-il en tendant un billet au barman.
-  Très bonne idée...

Une fois dans la rue, Alex lui offrit sa veste, qu'elle refusa. « C'est très gentil, mais je n'ai pas froid. Et puis il ne faudrait pas que vous tombiez malade à cause de moi. » Alex la remit donc, et regarda le ciel étoilé tandis qu'ils marchaient côte à côte. Il ne trouvait rien à dire, il voulait seulement savourer ce moment. Il paraît que les gens trouvent l'infini de la voute céleste angoissant, mais lui voyait juste dans ce millier, ce millions de petites tâches de lumière des amies, des repères qui seraient toujours là quoi qu'il arrive.

-  Où sont les pigeons la nuit ? s'interrogea Emma.
-  Ils doivent dormir, répondit-il.
-  Oui, je m'en doute. Mais où ?
-  Je ne sais pas... Dans des genres de nids je suppose.
-  Je détesterais être un pigeon. Vous avez déjà regardé un pigeon attentivement ? Ils ont l'air abrutis, c'est fou. Imaginez-vous : vous ne pouvez pas avancer un pied sans faire un mouvement de la tête. Comme des petites machines toutes laides. Et leurs yeux stupides. On dit que Dieu a enlevé ses pattes au serpent pour le punir ; je préfère ne pas imaginer ce que les pigeons ont fait...

Alex se contenta de rire, et de la tirer soudain par le bras alors qu'elle allait se cogner contre un arbre. Il fallait dire qu'elle ne marchait plus très droit. Elle bascula alors contre son épaule, sur laquelle elle se reposa quelques secondes, avant de se dégager, et d'aller parler à un homme qui fumait à la porte d'un club adjacent.

-  Oh mon dieu, monsieur, ça va ?! s'exclama-t-elle avec frayeur.
-  Oui, très bien, merci, répondit-il un peu froidement, perplexe.
-  Vous êtes sûr ? Mais vous avez une toute petite tête !

Alexei se retint de rire, et la tira par la taille, pour l'éloigner de cet homme qui semblait ne pas comprendre si l'on se moquait de lui ou s'il avait mal entendu ce qu'on lui avait dit.

-  Emma, arrêtez, vous allez nous attirer des problèmes... la gronda-t-il d'une voix rieuse.

Elle se mit à rire, et longeait les murs, qu'elle caressait de la main.

-  Je pourrais dormir chez vous ? Je n'ai pas envie de rentrer chez moi, murmura-t-elle. Mais ne vous inquiétez pas, je serais comme...eh bien, quelqu'un de très chaste. Une nonne, par exemple. Ce n'est pas un piège de petite intrigante, marmonna-t-elle alors qu'elle s'était arrêtée de marcher, et qu'elle parlait toute seule, le front contre le mur.
-  Oui bien sûr. Venez Emma.

Elle se remit à marcher, et tandis qu'ils passaient devant un autre club, elle se mit à défiler en cadence, les yeux fermés, et à danser, ce qui obligea Alexei à revenir sur ses pas pour la chercher. Elle voulait encore danser, et en tâchant d'échapper à la main qu'Alex tendait pour la saisir, elle se cogna contre un passant.

-  Ça suffit comme ça, vous allez-vous faire mal. Et puis moi je travaille demain, dit-il en la portant dans ses bras.
-  Comme c'est romantique, rit-elle. Mais je peux tout à fait marcher, vous savez.

Alex ne répondit rien. Il sentait la peau douce et fraîche d'Emma sous ses doigts, et son souffle chaud dans son cou.

-  Juan m'a portée comme ça une fois. Je m'en souviens. C'était quand je m'étais endormie dans son taxi, le premier soir. J'étais si fatiguée qu'il n'arrivait pas à me faire dire où je vivais. J'avais juste dit que j'allais en direction du quartier de l'opéra. C'était drôle, j'avais rêvé de lui dans mon sommeil.
-  Juan ?
-  Oui, Juan, mon amant. Ou mon amoureux, ou ce que vous voulez. J'aime bien le mot amant. Ça me fait penser à un aimant. Ou à des amandes, remarquez. Que des choses positives donc.
-  Donc c'est comme ça que vous l'avez rencontré ?
-  Oui, exactement comme ça. Après coup, il m'a dit qu'il était resté longtemps sans savoir quoi faire de moi. Il me regardait dormir, et c'est là qu'il serait tombé amoureux de moi. J'ai trouvé ça un peu bizarre, ce n'est pas comme si j'avais quelque chose de spécial quand je dors. Mais ça m'a tout de même fait plaisir.
-  Et qu'est-ce qu'il a fait de vous alors ?
-  Il m'a ramenée chez lui. Il avait peur que je l'accuse d'être un pervers, alors il m'a allongée sur son sofa, toute habillée. Je raconte ça parce que dans un film que j'ai vu, il se passe à peu près la même chose, mais je crois qu'il déshabille la fille pour la coucher.
-  Et après ?
-  Le lendemain, je me suis réveillée, j'ai fait semblant d'être un peu choquée, pour lui montrer que je n'étais pas du genre à m'échouer dans tous les taxis de la ville, et que je n'étais pas une fille qui couche. Et après je suis partie, mais j'ai fait exprès d'oublier mon passeport chez lui. Pour qu'il me retrouve. Parce que ça me chamboulait la façon qu'il avait de me regarder.
-  Ah, donc c'est une manie d'éparpiller vos affaires ?
-  Mais non. Pour vous, c'était complètement involontaire.

Ils étaient arrivés en bas de son immeuble, aussi il redéposa Emma sur le sol pour ouvrir la porte. Il lui laissa son lit, et se coucha sur le canapé. Il passa une nuit pleine de rêves plus étranges les uns que les autres, et quand il se réveilla, le lendemain matin, il découvrit sur la table de son salon une petite carte. « Merci pour tout, E. »